Une mezouza au Pérou

Il est bien difficile de synthétiser la longue et prolifique carrière de l’historien Nathan Wachtel. Essayons quand même, en retenant deux domaines de spécialisation et une démarche : histoire du marranisme ; histoire des Amérindiens guidée par une quête de la vision des vaincus ; anthropologie historique. Ouvrage aussi subjectif que séduisant, Sous le ciel de l’Éden tente d’associer ces trois ensembles.

Longtemps s’était imposé le récit d’une conquista exclusivement chrétienne de l’Amérique par les empires ibériques ; comment se pourrait-il que le judaïsme se soit imposé dans les empires portugais et espagnol alors que sa pratique était interdite ? Quelques anicroches à cette histoire continentale pouvaient bien nuancer dans les marges cette absence juive à l’époque moderne, à la façon de ces Juifs flamands installés à Recife durant l’expérience de la Nouvelle-Hollande brésilienne (1630-1654), avant d’être expulsés par l’Inquisition et de se réinstaller massivement à la Barbade. C’est d’ailleurs au Brésil que Nathan Wachtel avait commencé la critique de ce récit classique dans Mémoires marranes (Seuil, 2011), qui posait déjà la question sous-tendue par cette nouvelle enquête consacrée au Pérou : y eut-il un marranisme américain à l’époque moderne ?

Sous le ciel de l’Éden poursuit ce travail dans une démarche d’anthropologie moins historique qu’historicisée. L’essentiel du matériau de l’auteur repose sur un travail de terrain, avec lequel il a construit sur le long terme une familiarité que montre de façon éclatante la lecture de l’ouvrage. Alternant entretiens, observations ethnographiques, contextualisations et sondages dans les archives, l’enquête se déploie selon une logique neuve malgré ses airs badins de reportage intime. Nathan Wachtel allège à ce point le travail scientifique que son livre peut se lire, sans rien abandonner de ses exigences intellectuelles, à la fois comme un récit de voyage, un reportage, une confession. Sa forme courte et libre lui donne un caractère quasi expérimental, situant l’écriture dans une hybridation qui désarçonne mais fait mouche, tressant entre eux registres disciplinaires (histoire, ethnologie) et régimes d’énonciation littéraire et savante.

Certaines démonstrations peuvent en perdre de leur puissance de conviction, comme cette analyse d’un signe de croix fait par certains protagonistes de l’enquête après qu’ils ont touché le chambranle de la porte d’entrée des maisons, censé être la mémoire enfouie d’une mezouza. Les débats nombreux sur la question, rapportés par Nathan Wachtel, n’empêchent pas qu’on a ici affaire à une forme d’argument d’autorité. Au fond, cela ne posera problème qu’à celles et ceux qui seront tatillons : l’autorité de l’auteur est indéniable, et on veut bien le suivre dans des discussions qui ont le mérite d’incarner le point de vue et la démarche du livre.

Indépendamment de la forme de l’enquête, Sous le ciel de l’Éden présente d’abord une histoire des plus curieuses. Celendín, province de Cajamarca, connue pour avoir été le lieu d’une bataille entre les conquistadores menés par Pizarro et l’Inca Atahualpa, traîne depuis des siècles la réputation d’être peuplée de Juifs. Par-delà cette réputation, des patronymes et des rites hébraïsants y sont attestés de longue date, depuis certains boucliers de David difformes jusqu’à des « Moshe » fleurissant sur les murs en période électorale. Au-delà de ces traces, une communauté d’habitants s’est convertie au judaïsme depuis les années 1970, jusqu’à ce que certains accomplissent leur aliyah à partir de 1989-1990, fournissant à Israël une communauté singulière d’« Indiens juifs ».

Cette sédimentation d’histoires, de mémoires et, pour une part, de légendes est à l’origine de l’ouvrage de Wachtel : cette conversion contemporaine est-elle une forme de résurgence d’un marranisme ayant survécu depuis les XVIIe-XVIIIe siècles ? La question, insoluble bien que l’auteur réponde par l’affirmative, n’est pas le plus passionnant de cette enquête, qui convainc plutôt par l’adéquation rare et neuve qu’elle propose entre l’objet d’étude, le sujet écrivant et la démarche savante.

L’historien met le nez dans ses archives, à la demande des témoins qu’il a interrogés en ami ou en journaliste, saisissant d’un même geste mémoire et histoire, non pour en abolir les frontières mais pour en faire comprendre les points de conflit et de convergence. L’ethnographe, quant à lui, compile faits et gestes, suggère des liens de parenté qu’il soumet au spécialiste du marranisme pour lui en demander raison. Sous le ciel de l’Éden met en œuvre cette mécanique, plus complexe qu’elle ne veut bien le dire, où l’interdisciplinarité n’est pas un mot d’ordre mais un art de penser, où les autorités plus ou moins tacites du discours sont constamment interrogées : autorité de l’auteur, dont les ambitions s’appuient sur sa notoriété et sur ses vastes domaines de compétence ; autorité des disciplines convoquées ; autorité des témoins dont la parole est respectée autant que restituée ; autorité des arguments, aussi.

L’habitude veut qu’on accepte les frontières de ces différentes autorités sans les questionner, en instituant par une adhésion placide à cet immobilisme l’idée d’une conflictualité intrinsèque entre elles, comme si chacune infirmait les autres. Comme si l’historien le disputait nécessairement à l’anthropologue, sauf à donner des gages de bonne volonté. Comme si on ne pouvait s’autoriser plusieurs choses à la fois sans malmener l’une ou l’autre. Nathan Wachtel met au cœur de sa démarche, depuis bien des livres, cette conflictualité non comme visée mais comme moteur de la pensée. Si bien que l’importance de Sous le ciel de l’Eden tient moins à ses conclusions, sur lesquelles tous les spécialistes ne sont sans doute pas d’accord, qu’à sa nature même de geste intellectuel affranchi d’un certain esprit de sérieux face à ces fameuses autorités : « l’interdisciplinarité », la « transmédialité », et les gros mots qu’agitent les administrations universitaires, gagneraient à se penser ainsi, dans la forme souple d’un dialogue disciplinaire assumé comme conflictuel, mais franc.

Cela dit, les conclusions du livre méritent d’être rappelées, ne serait-ce que pour la force de l’histoire à peine croyable qui les précède. L’essor de l’évangélisme latino-américain, dans la seconde moitié du XXe siècle, voit des habitants de Celendín rompre avec le catholicisme et s’intéresser toujours plus à l’Ancien Testament. Naît une congrégation, « Israël de Dios », qui découvre à l’occasion de la guerre des Six Jours qu’il existe encore des Juifs en dehors de la Bible – contrairement à ce que croyaient nombre de Péruviens et de Brésiliens, lecteurs de Wachtel, qui ont pensé jusqu’alors que les Hébreux avaient disparu de longue date. S’ensuit une passion dévorante pour l’État israélien et la religion juive, qui aboutit même à la fondation d’une sorte de kibboutz amazonien. À l’occasion d’un concours, à la fin des années 1970, un jeune membre de la communauté se voit offrir un voyage en Israël. Le désir d’aliyah s’installe chez de nombreux convertis, et les formalités administratives ne découragent pas plusieurs générations d’« Indiens juifs » d’accomplir le voyage, l’État d’Israël les reconnaissant comme pleinement juifs après une visite rabbinique à la synagogue de Celendín, où leur rigueur théologique et pastorale impressionna, dit-on, les autorités israéliennes.

Cette histoire croisant Fitzcarraldo et Amos Oz ne s’invente pas. Sous le ciel de l’Éden laisse les habitants en être les premiers conteurs, ramassant en quelques dizaines de pages cinq siècles d’une histoire mondiale condensée dans cette mémoire peut-être marrane d’un village péruvien.

Pierre Tenne – En attendant Nadeau – Juin 2020