Une femme normale, prise en otage entre Tinder et Salazar

Dans le Portugal d’aujourd’hui, un tableau de société subtil et irrévérencieux

Eliete est née en 1974, avec la Révolution des œillets. Elle n’a pas vécu sous  la dictature mais son spectre pèse toujours sur elle: « Moi je suis moi et que  Salazar aille se faire foutre», s’écrie-t-elle à la première ligne. Avant de  mener une «vie normale» – mari, enfants, travail, maison, voiture – Eliete a été une enfant sans père. Celui-ci est mort quand elle avait cinq ans. Il  croyait au monde nouveau et peignait des marteaux et des faucilles sur les  murs de Lisbonne. Avec sa mère, qui l’a conçue à seize ans, la fillette a  grandi chez la grand-mère paternelle, nostalgique de la dictature et moralisatrice. Le grand-père? Disparu dans la nature. Pour le remplacer, un  monsieur Pereira, ancien barman de paquebots, également tourné vers le  passé, et mort, lui aussi depuis longtemps. Maintenant, la grand-mère  commence à perdre la tête et Eliete vacille. Le spleen de la femme dans la  quarantaine est un thème rebattu mais, en lui donnant cet arrière-plan  politique, Dulce Maria Cardoso le renouvelle. Le sens de l’autodérision dont  elle dote Eliete y est aussi pour beaucoup.

Le 10 juillet 2016, le Portugal devient champion d’Europe de football. Cette  victoire marque une rupture dans la «vie normale» d’Eliete. Incapable de se  joindre à l’euphorie générale, elle prend la mesure de sa solitude au sein de  la nouvelle classe moyenne. Depuis longtemps déjà son gentil mari et ses  grandes adolescentes lui échappent, complices sur leurs portables et les  réseaux sociaux. Les filles prennent leur envol et il va à la chasse aux  pokemons. Agente immobilière, elle se débrouille mais moins bien que sa  rivale. Son amie de toujours, la mauvaise élève devenue avocate, accumule  les amants. A son tour, Eliete s’aventure sur les sites de rencontre, prend un  plaisir de gamine à flirter virtuellement, se risque enfin à des rencontres.  Une stigmatisante scène d’humiliation la radicalise, dorénavant elle ira au  bout du jeu: elle connaît le désenchantement des chambres d’hôtels à frais  partagés, du sexe sans tendresse. Pendant qu’elle s’émancipe sans joie, il lui  faut trouver une solution pour la grand-mère, affronter l’amertume de sa  mère, l’indifférence des siens. Cet alliage de culpabilité, de regrets, de  rancœurs, est éclairé par une rencontre réconfortante et surtout par la  finesse du regard d’Eliete sur elle-même et les autres. Et la fin, qui laisse augurer d’une suite, ménage une surprise vraiment détonante.

Dans Le Retour (Stock, 2014), Dulce Maria Cardoso a déjà su transmettre  avec justesse le désarroi des retornados, ces petits Blancs qui ont dû quitter  les colonies d’Afrique à l’indépendance, en 1975. Eliete la vie normale a été sélectionné pour le prix Femina étranger.

Isabelle Rüf – Le Temps – Septembre 2020

Dulce Maria Cardoso à RFI. Entretien avec la journaliste Lígia Anjos – Octobre 2020 

Entretien en portugais

Dans Eliete, la vie normale, Dulce Maria Cardoso raconte l’histoire d’une femme de 42 ans qui étouffe dans sa vie quotidienne au cœur d’un Portugal qui évolue tout en restant marqué par son passé salazariste.
Délaissée par son mari et ses deux filles, sa vie lui semble morne. La maladie de sa grand-mère qui perd la tête va la plonger dans un questionnement profond, un examen du passé et un retour à soi qui la changera à jamais.

Ce roman est mené tambour battant. Sans respiration. Comme s’il y avait une urgence de tout dire, de tout raconter. Les mots de Dulce Maria Cardoso sont justes, forts, remplis d’émotion. Elle conte avec force et mouvement le quotidien et les pensées de son héroïne.

Eliete s’ausculte, s’interroge, se retourne sur sa vie. Mille et une pensées lui viennent. Les anecdotes s’enchainent à un rythme effréné. Elle évoque son père décédé lorsqu’elle avait 5 ans, les relations tendues avec une mère qui ne la comprend pas, son enfance où sa mère et sa grand-mère s’affrontaient régulièrement, les relations insatisfaisantes avec ses filles, son mari qui lui fait l’amour à jour fixe et qui ne la considère pas plus qu’un meuble de leur appartement …

Les siens s’éloignent et elle n’y peut rien. Elle semble invisible. Un soir alors que tout le Portugal célèbre la victoire de son équipe de foot en coupe de l’UEFA contre la France, elle se sent si seule qu’elle décide de se créer une autre vie sur Tinder, s’invente un personnage et le fait vivre comme on jouerait à un jeu vidéo. La simple virtualité ne suffit plus et elle saute le pas des rencontres et celui des aventures sexuelles sans lendemain. Ce cheminement la ramène vers elle-même, la réconcilie peu à peu avec son corps, son essence, avec ce qu’elle est. Ces amants de passage lui redonnent confiance et lui permettent de retrouver une forme d’intégrité, jusqu’à ce qu’un homme qui la désire pour ce qu’elle est rentre dans sa vie.

Ce roman qui se termine sur une révélation, ne s’achève pas avec la dernière page. L’histoire d’Eliete et surtout son évolution auront une suite !

 

Addict-Culture – Octobre 2020
D’où est venue l’envie d’Eliete, la vie normale ?

Dans le processus d’écriture, l’unique mystère qui existe pour moi est l’apparition des personnages. Le reste c’est plus ou moins du travail, plus ou moins de la patience, plus ou moins de la résistance. Mais les personnages, leur apparition, demeurent un mystère. D’où vient par exemple l’image d’une femme qui m’a poursuivie pendant des années et qui est devenue Eliete ? Qui était-elle ? Pour le découvrir j’ai dû revenir en arrière, c’est-à-dire, écrire. Cela s’est passé ainsi avec Eliete et avec tous mes personnages. Eliete, s’est révélée être une femme apparemment normale dans une vie normale. En 2018, le mot normal n’avait pas encore la connotation que la pandémie lui a donné. Normal aujourd’hui correspond à autre chose, la nouvelle normalité correspond à autre chose. Mais déjà alors ladite normalité n’était pas la normalité que nous avons héritée après-guerre. Eliete, dans sa vie normale était très malheureuse, bien qu’ayant en apparence tout ce qui est supposé nous rendre heureux : un mari, deux filles, un travail, des vacances d’été. J’ai également compris qu’Eliete symbolisait un conflit entre le Portugal atavique conservateur, héritier de Salazar, et un Portugal modernisé. Mais ce roman, bien qu’encadré par la figure de Salazar, est intimiste. Il essaie de réfléchir aux relations familiales. Eliete a symboliquement l’âge de la révolution portugaise. Et elle est emportée dans le vertigineux changement économique, social, politique et technologique.

Quels sentiments vous ont traversé durant l’écriture de ce roman ?

L’écriture d’un roman est toujours une découverte. De la création d’un univers, des personnages, de l’état de ma compréhension ou incompréhension du monde. Je dirais que je suis disponible, curieuse et modeste.

Parmi vos personnages, lequel préférez-vous ?

J’aime tous mes personnages. Tous sont passés dans mon esprit et dans mon cœur. Bien sûr je passe plus de temps avec mes personnages principaux, mais je les connais bien tous et cela me manque d’être avec eux ou plutôt ce moment passé avec eux me manque. Je ne sais pas très bien.

Si Eliete existait, que ressentiriez-vous à son égard ?

Pour moi Eliete existe. Elle n’est pas matière mais elle existe dans ma pensée. Nous nous retrouvons encore régulièrement.

Quelles sont vos inspirations quotidiennes pour nourrir votre art de l’écriture ? Qu’est-ce qui vous donne l’envie de créer ?

Mon quotidien change beaucoup. Par exemple en ce moment je me réveille à 5h30 du matin et j’écris lors de ces premières heures de la matinée. Mais j’ai déjà plutôt écris jusqu’à très tard dans la nuit. J’ai avant tout besoin de silence. Ce qui me fait écrire c’est la vie. Cela peut paraître une réponse évidente et s’en est une mais je n’en trouve pas d’autre plus satisfaisante.

Avez-vous d’autres passions qu’écrire ?

Lire, marcher, cuisiner, le cinéma… tant de choses. Je suis privilégiée. J’aime beaucoup de choses, mais j’espère toujours en aimer plus. Pour avoir d’autres raisons d’être heureuse.

Dans ce roman, vous décrivez une femme qui étouffe dans sa vie, qui ne demande qu’à exister. Ecrivez-vous pour vous sentir vivante ?

Dans le premier entretien auquel j’ai répondu, il y a de cela maintenant presque vingt ans, la journaliste m’a demandé pourquoi j’écrivais. J’ai répondu alors avec beaucoup d’ingénuité, « J’écris pour que l’on m’aime ». Aujourd’hui, passé vingt ans et six livres, je continue de donner la même réponse. J’écris pour que l’on m’aime.

Entretien mené par Sandy Bory – Cultures Sauvages – Octobre 2020

Coup de coeur de la rédaction – Palme d’Or Sauvage

Le grand retour de la romancière portugaise, Dulce Maria Cardoso, avec son 4ème roman en cette rentrée littéraire du grand cru 2020 : Eliete, la vie normale, lauréat du Prix Oceanos 2019, aux éditions Chandeigne, que vous pouvez retrouver dès aujourd’hui (24 septembre) en librairie. D’ailleurs, il est en lice pour le Prix Fémina Étranger !
 
Tout d’abord, il me semble essentiel de faire connaissance avec l’écrivaine à la plume vive. Née en 1964 au nord du Portugal, elle passe son enfance à Luanda, ville qu’elle a dû quitter suite à la déclaration d’indépendance et au début de la guerre civile en 1975. Elle commence alors des études de Droit et devient avocate, avant de se lancer dans l’écriture. Dulce Maria Cardoso a reçu de nombreux prix littéraires, comme le European Union Prize en 2009 pour son roman Les Anges, Violeta [Os meus sentimentos] et le prix du Pen Club portugais en 2010 pour O chão dos pardais. L’auteure a également été nommée Chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres en 2012, une des plus importantes décorations honorifiques de la République française.
 
Mon avis :
J’avais de nombreuses fois entendu parlé de ses romans, que des éloges, mais jamais encore je n’avais eu l’occasion d’essayer une lecture. Puis celle-ci s’est présentée pour mon plus grand plaisir ! On a beau lire dans un article les prix qu’elle a reçus, c’est en entrant véritablement dans les pages de son univers qu’il est possible d’en comprendre la raison.
« Comment vivre sa vie de femme ? », cette phrase comme un écho qui vibre de manière juste. Eliete vit dans un monde de trop et de pas assez, trouvant difficilement l’équilibre entre les deux. Coincée, elle suffoque dans des rôles qui l’empêchent d’être elle-même. Aider autrui est honorable et souvent nécessaire, néanmoins Dulce Maria nous rappelle que s’aider soi-même est primordial pour notre survie. On peut difficilement remplir le vase d’autrui si le nôtre se vide à vue d’œil.
352 pages de tension palpable et d’émotions qui brûlent les doigts. Le combat de cette femme, sur plusieurs fronts en même temps, mérite le respect. Une leçon de vie marquant les esprits.
La plume de Dulce Maria Cardoso frappe de plein fouet, de quoi s’en rappeler un moment… Jusqu’à la prochaine fois.
 
Extraits : « Mon rapport aux objets était similaire à celui que j’avais avec les gens, une brève fréquentation éveillait tout de suite de l’affection ou du moins de la possession, et après j’avais du mal à me défaire de ce que j’avais considéré comme mien, même si c’était une brève période. »
« Oui, je veux être aimée, oui, je veux une tempête, mais une tempête qui me protège du monde, je veux être l’œil de la tornade, le calme autour duquel tout s’agite […] »
 
Un grand bravo à Élodie Dupau pour la traduction ! 
 
Sandy Bory – Cultures Sauvages – Septembre 2020

Eliete, 42 ans, mariée, mère de deux jeunes adultes, travaille dans une agence immobilière. En partie élevée par sa grand-mère, elle l’accueille transitoirement chez elle lorsque cette dernière présente des signes d’Alzheimer, puis lui cherche une maison de retraite ; c’est à cette occasion qu’elle fait la connaissance de Duarte… Eliete est insatisfaite de sa vie, de son quotidien… les enfants s’en vont, elle ne partage plus grand-chose avec son mari, elle se voit vieillir irrémédiablement, la routine s’installe … alors ? Dans une forme stylistique originale qui entrelace récit et dialogue, Dulce Maria Cardoso ausculte la société d’aujourd’hui et principalement celle d’une génération de femmes, qui au-delà de l’emprise du passé et des contraintes sociales, tente de tracer sa voie propre, hors de toute culpabilité. Avec affection, empathie, ironie parfois, l’auteure « raconte Eliete » ; on rit, on sourit, on s’émeut de ce lien avec cette grand-mère, on retrouve les préoccupations d’une jeunesse et l’addiction au virtuel, on interroge cette quête de l’épanouissement personnel, de « la vie normale ».

M.T.D. et C.B. – Notes Bibliographiques – Septembre 2020

Un futur grand classique ! Eliete est notre semblable. Et comme on l’aime cette femme de 42 ans bousculant sa vie, claquant la porte des habitudes trop ancrées, sans bruit aucun, avec altérité et dignité. Elle est superbe de sens, de réflexions ajustées, d’intelligence intuitive. Eliete regarde attentive les décors de son monde. Un château de cartes qui va s’écrouler immanquablement. «Quand l’hôpital a téléphoné à cause de ma grand-mère c’était plus de cinq mois avant la nuit de la tempête, mais j’ai l’impression que Salazar a commencé à s’insinuer dans ma vie à ce moment-là.» Sa grand-mère de quatre-vingt-un ans chute en pleine rue. Eliete va accueillir dans son foyer cette dernière. «Ce n’était un secret pour personne que maman n’aimait pas mamie expliquait – elle quand elle était de bonne humeur, les autres jours elle se contentait de râler, Saleté de vieille elle peut crever loin d’ici je m’en contrefous.» Vous l’aurez compris, le bas blesse entre ces deux fortes personnalités. Il faut dire que nous sommes en latitude post révolution du 25 avril 1974. Eliete a vécu chez sa grand-mère avec sa maman et Monsieur Pereira. Sans son père décédé lorsqu’elle avait cinq ans. le spartiate, l’aigreur intergénérationnelle ont heurté cette promiscuité de plein fouet.

L’écriture de Dulce Maria Cardoso est un jour après l’autre. Posée, elle assigne la voix d’Eliete qui prend vigueur, gonflant les pages d’une narration de génie. Eliete se métamorphose. D’autant plus que la venue de sa grand-mère chez elle va être comme un tsunami, une mise en abîme pour Eliete. «Ne pas passer pour une faible pourrait être le slogan de maman. Qu’est-ce que je cherchais avec autant d’insistance dans cette photo ? Mon papa, ma maman, moi, la certitude que mon papa aimait sa petite fille ?» 

Eliete observe le lissé d’un antre conventionnel. Un mari Jorge qui flirte à outrance sur les réseaux sociaux, pourvoit Eliete à la transparence. Elle, qui côté ville travaille pour une agence immobilière et du côté cour pour les tâches ménagères et tutti quanti. Eliete est invisible. D’aucuns lui parlent, d’aucuns la pensent femme révélée. Rédemption, Eliete creuse la terre, foudroie les silences, laisse monter la sève. Elle s’épuise à force de chercher le bon rythme. L’alliage qui effacera inéluctablement les rides naissantes. «Ce que j’éprouvais envers Ines était identique à ce que j’éprouvais pour Marcia et vice-versa, il n’y avait rien de fondamentalement différent dans ma relation avec chacune, même si avec Marcia j’arrivais plus facilement à m’imaginer que j’étais une bonne mère.»

Eliete s’élève, elle affronte les images, les non-dits, les relents latents d’une dictature. Elle rassemble l’épars qui va faire des miracles. Ce qui est sublime, c’est la justesse de ce récit qui écarquille l’authenticité, cette ténacité à s’affirmer en tant qu’être accompli. Coûte que coûte, la vie normale vacille. «Ce sont les restes de la dictature, ça a duré presque cinquante ans, ça a laissé des traces, les gens ont encore peur, notre dictature a été différente des autres, elle s’est marquée de douceur et c’est ça qui nous a minés en nous rendant tous méfiants…» Eliete est une belle personne, une battante. Sa grand-mère est un paravent contre les affres d’un quotidien fade. Eliete va-t-elle se réaliser ? le dire ou pas ? Lisez ce récit, la tempête est signe, Eliete l’exemplarité. Une enfant du Portugal portant sur ses épaules le poids de l’Histoire, ce que l’amour a figé de secrets lourds. Magistral, fondamental. Traduit du portugais par Elodie Dupau. 

Evelyne Leraut – Babelio – Septembre 2020