Un père chirurgien, dont la fille est morte, se met à traquer la maladie qui lui fut fatale chez tous ses jeunes patients. Un homme grossit, enfle jusqu’à léviter chez lui. Un garçon, très attaché à sa grand-mère atteinte de la maladie d’Alzheimer, passe tout son temps libre avec elle. Pour tirer son père de la prostration, un adolescent imite la voix de sa mère morte. Une famille adopte un enfant cannibale. Une inondation oblige une famille à se réfugier dans le grenier, et la nourriture se fait rare.

Valério Romão ausculte la famille, à travers ces nouvelles ancrées dans une vie quotidienne qui dérape à cause de la maladie, de la mort, d’une catastrophe, réelles ou fantastiques, menant éventuellement les protagonistes aux frontières de la folie, dévoile ses logiques internes. Les narrateurs en sont sont souvent des enfants, observateurs lucides, attentifs, parfois emphatiques des défauts et détresses  parentaux. Le style offre une vraie jouissance de lecture : les longues phrases sinueuses et denses, nourries d’apartés, suivent le rythme de la pensée et réservent, comme l’esprit passe du coq à l’âne, quelques surprises, de nombreuses images, de l’émotion et de l’humour, même s’il peut être cruel. Un regard singulier, tranchant et profond, sur les liens familiaux.

M. D. & C. B. – Notes bibliographiques- Juillet 2018

 

Ces nouvelles de l’auteur en langue portugaise Valerio Romão ont pour thématique le noyau familial, sujet semble-t-il crucial chez cet auteur dont c’est le deuxième titre paru aux éditions Chandeigne après Autisme.

D’une inquiétante étrangeté, ces familles tournent le dos au dehors, dans des espèces d’espaces où se joue toute la complexité des relations humaines.

C’est souvent à travers le regard de l’enfant que nous entrons dans l’intimité de familles qui dysfonctionnent ou du moins sont en rupture avec le modèle «traditionnel». L’enfant est témoin de la soudaine folie adulte à laquelle il s’adapte pour ne pas sombrer aussi, comme lorsqu’il faut incarner la mère défunte pour garder son père vivant (un père fait revivre sa défunte épouse à travers son fils aîné qui l’imite si bien qu’il se métamorphose de jour en jour), ou quand il faut protéger son père, si gonflé qu’il finit collé au plafond du salon,  des assauts d’une mère effarée par la progression de la maladie, ou bien lorsque l’eau monte tellement partout que le grand-père se révèle doté de branchies.

La maladie, le deuil, le drame ultime de la perte de l’enfant, jettent un voile sombre mais aussi fascinant sur ces univers familiaux taillés pour la tragédie grâce au huis-clos. Mais cela n’empêche pas l’intrusion du merveilleux ou de la tendresse poétique entre un enfant et sa grand-mère qui tissent une relation si évidente et forte qu’elle enjambe l’abime que les adultes nomment Alzheimer.

Chaque texte appelle à relecture, parce que nous cédons trop souvent à des facilités de lecteur pressé. Mais oui, ce titre bizarrement familier : « Quand papa s’est mis à crever », nous sourit avec cette métaphore du père devenu baudruche, que la mère ne supporte plus de voir crever en gonflant. Ou bien cette grand-mère oubliée parce qu’elle perd sa mémoire immédiate, et qu’elle n’oublie pas comme il conviendrait, ce qui dérange le soi-disant équilibre familial.

Et l’auteur prend des risques à ne rien vouloir nous épargner, même pas l’infanticide, dans une nouvelle au titre aussi obscur pour le non averti, que les tréfonds de l’âme humaine :

« Sur la physique des particules et la théorie du multivers quand le boson de Higgs présente une masse inattendue de 125 GEV » !

Valério Romão nous malmène, alterne gifles et caresses fraiches et douces, fait un clin d’oeil à Buzzati dans «L’abîme te regarde, aussi longuement», et surtout s’exprime dans une écriture très particulière. La structure de la phrase est si bien maitrisée qu’elle se passe souvent de ponctuation, y compris pour les dialogues, une virtuosité que la traduction du portugais au français laisse intacte. La traductrice Elisabeth Monteiro Rodrigues a réussi à garder le rythme et la limpidité de cette syntaxe, et la traduction accède à la même valeur littéraire que le texte source. Ce genre de défi n’effraie pas Elisabeth Monteiro puisqu’elle est la traductrice en français de l’auteur mozambicain Mia Couto.

Le recueil se termine sur un monologue délirant et paradoxalement drôle : celui d’un père ayant perdu pied après avoir été rayé de sa famille et qui, hors de ce refuge qu’il a failli massacré, se livre aux pires abominations, si bien que finir par l’horreur est l’ultime dérision à laquelle nous sommes conviés.

Elisabeth Crouzet – Addict Culture – Juin 2018

 

Valério Romao a sa façon bien à lui de voir la vie de famille. L’écrivain portugais entraîne le lecteur dans d’invraisemblables situations où l’irrationnel prend toute sa place. Son recueil de nouvelles, “De la famille”, nous fait naviguer entre absurde et fantastique… pour notre plus grand plaisir.

La vie de famille est parfois pleine d’imprévus avec Valério Romao. Deux ans après Autisme, un roman qui a figuré en 2016 dans la sélection finale du prix Femina, le jeune auteur portugais (44 ans) vient de publier un recueil de nouvelles, rassemblées sous le titre De la famille. Noires, cruelles, chahutées par un sens de l’absurde et du fantastique, elles n’auraient certainement pas déplu à l’Argentin Julio Cortazar. À partir d’une situation quotidienne, les personnages de ces histoires basculent soudainement dans un univers où l’irrationnel, et parfois l’horreur, s’installent et deviennent la règle. Le lecteur doit alors consentir à suivre les méandres de ces situations invraisemblables et jouer le jeu, à ses risques et périls.

« Vous faites référence à Cortazar, je pense aussi à Kafka, Dino Buzatti, ou Gogol », explique Valério Romao quand on le rencontre, à Paris. Et il ajoute : « Ce sont tous des écrivains dont les nouvelles m’ont effectivement inspiré. Une des miennes sur Adolphe Hitler (L’abîme te regarde aussi longuement) est d’ailleurs un hommage à une nouvelle de Buzatti sur l’enfance d’Hitler (Pauvre petit garçon !). » La plupart de ses nouvelles, comme le titre l’indique, se situent dans le cercle des familles. Pourquoi ? « C’est un univers restreint où les relations sont souvent intenses, soit par la présence de certains membres, soit par leur absence comme c’est le cas avec celui qui n’a pas de parents et qui en souffre. »

Un grand-père doté de branchies, comme les poissons, un enfant cannibale, un autre dont le jumeau apparaît mystérieusement après sa naissance et bouscule les relations entre les parents et leur premier enfant, un fils qui remplace la mère défunte auprès du père… Ces onze histoires sont perturbantes, autant par ce qu’elles traitent que par une écriture nerveuse qui décroche parfois d’une ligne à l’autre, sans ponctuation, comme si la pensée de l’auteur était un instant demeurée suspendue, et que cet arrêt se manifestait par un interligne blanc.

Un parti pris ? « C’est comme une fuite en musique, dit-il. C’est une variation que m’impose ma façon de travailler : je travaille sur ordinateur et écris très vite. J’enquille les idées les unes après les autres, certaines se perdent et je les récupère plus tard. C’est sans doute une influence d’Antonio Lobo Antunes, de William Faulkner, de José Saramago aussi pour la longueur des phrases. Je pense la littérature comme une forme de musique, avec ses cadences. Quand je commence une histoire, je ne sais pas comment elle va se terminer, je la laisse suivre son propre chemin. Il est intéressant de comprendre comment on peut organiser une idée à partir d’une image ou d’un son. Mais le mécanisme de ce type de nouvelles qui versent dans l’absurde doit rester cohérent. »

Traducteur en portugais de Virginia Woolf, d’Henri Michaux et de Samuel Beckett, Valério Romao est administrateur système dans la vie civile, la vie normale, celle où les repas de famille peuvent se dérouler tranquillement et sans drame. L’univers numérique est pourtant aussi celui de l’invraisemblance. « Je travaille en ce moment sur les théories des conspirations. Des gens parlent d’une chose qui n’existe pas avec une incroyable sérénité, comme si c’était scientifique. Ils ont pourtant accès à toutes les données de la science, mais ils n’ont pas le courage ou la patience de vérifier ce qu’ils soutiennent, alors ils inventent une pseudo-science qui a l’ambition d’être aussi crédible que la vraie. Ils affirment connaître une chose que nous ne connaissons pas et prétendent le démontrer. Il est quand même stupéfiant d’affirmer, comme le font certains en 2018, que la terre est plate ! Internet nous a promis un monde cultivé et pourtant les abîmes d’inculture ne cessent de se creuser. » 

Pour inciter à lire ces nouvelles débordantes d’imagination, on serait tenté de crier : « À table ! ». Mais ce serait une invitation sournoise…

Gilles Heuré – Télérama – Mai 2018

 

Dans l’élégante bibliothèque Gulbekian, il y avait cette semaine une lecture-conférence sur De la famille, recueil de nouvelles de Valério Romão, fraîchement édité par Chandeigne. Invités à lire et s’exprimer, l’auteur et la traductrice. Lectures alternées d’extraits en portugais et en français puis questions. Valério Romão répond avec un aplomb doux, séduisante pensée, tranchante et sereine. Elisabeth Monteiro Rodrigues parle avec retenue, parfois résistance, de son travail de traductrice, particulièrement difficile sur le texte, la langue de V. Romão, phrases longues dont il faut saisir et garder le rythme, images frappantes à transposer. Onze nouvelles, une écriture qui fouille, se déploie et circule dans les méandres surréalistes de la famille. Un enchantement.

Dans la conférence, V. Romão avance que dans cinquante ans, la famille ne sera plus l’institution qu’elle est aujourd’hui. Je me dis qu’il ne fait que prolonger une évidente tendance observée depuis cinquante ans. Séparations, éclatements, recomposition, monoparentalité, tout qui valse dans un grand cri de renaissance, affirmations, revendications individuelles incompatibles avec une construction humaine prenant vite l’allure d’un foyer étouffant à petit feu. Mais V. Romão n’est ni sociologue ni psychologue. Son bel outil, c’est l’écriture. Avec force, humour, loufoquerie, gravité, il pénètre un réel distendu.

Onze textes, contes, impossibles et réjouissantes histoires. L’adoption d’un enfant cannibale, un fils chassé qui revient vivre de l’autre côté de la baie vitrée familiale, la subite apparition du jumeau d’un premier enfant, un grand-père heureusement doté de branchies dans une maison en crue… L’invention n’a peur de rien, s’amuse, détourne, insolente, drôle, noire, parfois douce. Un petit garçon aime et danse avec sa grand-mère atteinte de la maladie d’Alzheimer. C’est avec ma grand-mère que j’ai appris la première dimension du précis des affects et du silence, et je passais des heures d’affilée à lui caresser la main comme un chat assoiffé, tous deux dans un silence complémentaire où les mots n’étaient que du verre se brisant à terre et c’est avec ma grand-mère que j’ai su ce qu’était un secret et comment cela traçait, entre deux personnes, de multiples ponts par lesquels le cœur envoyait ses émissaires de tendresse.

Dans De la famille, il est souvent question du corps, déformé, métamorphosé, souffrant, blessé, ingurgité. Le père alcoolisé au dernier degré, devient ballon de fête foraine, exilé au plafond du salon, impossible à faire descendre. Toute la famille tourne autour de cette énigme. Papa ressemblant à un superhéros au format de poisson-ballon mais désormais privé de pouvoir, moqué par ses fils, charcuté par sa femme qui tente le dégonflement de la figure paternelle… Dans une autre nouvelle, le fils aîné, Rogério, chassé par le père, et sa compagne maigrissent, s’étiolent et la mère finit par les chercher jusque dans les interstices des pavés du trottoir, convaincue qu’ils avaient minci jusqu’à être encore plus petits que Néro, le chien déjà minuscule. Et puis, dans celle qui commence si bien (Je savais qu’adopter un cannibale ne serait pas facile. D’abord parce que l’adoption n’est jamais chose facile), le petit Antonio qui n’aime que la chair fraîche, humaine, entame un peu sa sœur, et dédaigne la tendre gastronomie maternelle…

Écriture métaphorique explorant de la famille, les pulsions et expulsions de mots, d’êtres, d’émotions. Haine jusqu’à la suppression de l’autre ou amour jusqu’au déni de sa perte. De sa femme, morte, un grand-père, ne sait que sa femme, la mort étant hors sujet. De sa femme, morte, un père retrouve la chaleur vivante dans son fils qui prend peu à peu l’apparence et la place de sa mère. Au-delà des corps et des rôles attribués par la naissance, la famille apparaît comme un ensemble élastique et mouvant. Lieu de confusion, d’incertitude sur les rôles véritablement tenus. Qui joue à quoi ? Qui veut manger qui ? Qui veut faire quoi avec qui ? Je pense au texte de Patrick Da Silva, Au cirque, qui disait si bien l’ordinaire redistribution des rôles à l’œuvre au sein dans la famille.

La langue de V. Romão saisit la musique familiale avec une audacieuse brusquerie, passant du dur au doux, du léger au grave, de l’ensoleillé à l’ombreux, du moelleux au coupant, de la drôlerie au drame. Et retour. Musique heurtée, avec ses joies, gestes tendres (il passait les jointures de ses doigts fanés sur son visage raviné et lui assurait tout bas de ne pas s’inquiéter), ses violences, ses pertes, ses traumas du berceau au tombeau dans une procession de cicatrices.

Isabelle Louviot – Sur une île j’emporterais – Avril 2018

 

De la famille est un hypnotique recueil d’histoires familiales, tantôt touchantes, tantôt effrayantes, brodées avec virtuosité par l’un des auteurs les plus prometteurs de la scène littéraire portugaise. Un chirurgien, devenu taxi, pose des diagnostics à travers son rétroviseur. Un père ressuscite sa femme décédée en son fils aîné. Un autre grossit, grossit, à la grande stupéfaction et fascination de ses proches…

Ana Torres : Tolstoi, dans Anna Karénine, dit : “Toutes les familles heureuses se ressemblent, mais chaque famille malheureuse l’est à sa façon.” La famille et ses travers sont des éléments-clés de votre œuvre. Qu’est-ce qui vous pousse autant à vous pencher sur la cellule familiale en crise?
Valério Romão : La famille est selon moi un grand laboratoire où l’on peut retrouver n’importe quel type de situation. N’importe quelle émotion.
De ce fait, comme il s’agit d’une zone de forte intensité, c’est l’espace où mon travail se fond le mieux. Je n’ai besoin ni de scénographie complexe, ni d’investigation historique. C’est un kaléidoscope qui me permet d’étudier toutes les facettes du comportement humain.

AT : Rogério, Marta, Henrique… On retrouve des personnages homonymes à ceux de vos romans. Ces textes ont-ils été des espaces d’expérimentation ou peut-on voir ces êtres d’encre comme des figures-types de votre univers ?
VR : Je n’aime pas donner de noms à mes personnages car j’ai tendance à m’attacher après à eux et prends ensuite l’habitude de les réutiliser. Dans ce cas, les nouvelles ont été écrites après Autisme et O da Joana [non traduit], mes deux premiers romans, et ne furent pas donc pas des espaces d’expérimentation. Elles ne le sont presque jamais. Elles vivent pour et par elles-mêmes.

AT : Ces nouvelles ont été d’abord publiées dans diverses revues littéraires (Granta, Egoista…). Quel est l’impact de ces espaces de divulgation sur votre travail?
VR : Granta Portugal a été très important dans la divulgation de mon œuvre. A l’époque, je n’avais publié qu’Autisme quand Carlos Vaz Marques, l’éditeur de Granta, m’a convié sans hésiter à écrire pour le premier numéro. De là est né De la famille car j’ai écrit bien plus qu’un seul texte ! J’ai écrit près de soixante pages de nouvelles.

AT : Chaque nouvelle (ou presque) est dédiée à un artiste, très souvent en lien avec votre maison d’édition portugaise, Abysmo. Un hommage à votre famille de plume?
VR : Oui, un hommage à la famille d’écrivains que je connais et admire. Certains font partie d’Abysmo, d’autres n’ont rien à voir avec la maison.

AT : Vous êtes né en France. Gardez-vous quelques souvenirs? Quels livres français vous ont marqué?
VR : J’ai de nombreux souvenirs liés à la France, pas forcément de très bons. Je ne me sentais pas vraiment apprécié, ni accepté du fait d’être portugais. Malgré mon manque d’accent et le fait que je sois né et scolarisé en France, mon nom me trahissait. Ce n’était pas facile de me faire des amis. Je pense que je me suis réconcilié avec la France quand les gens se sont intéressés à qui j’étais, après la parution d’Autisme, et non à ce que mon passeport disait de moi. Lors de mes dix années passées en France, je n’ai pas eu grand contact avec sa littérature. J’ai commencé à la découvrir au Portugal.

AT : Enfin, morts ou vivants, avec qui aimeriez-vous dîner ?
VR : Virginia Woolf, Marcel Proust, Robert Musil.

Ana Torres – CAPMag – Avril 2018