Le bal des masques

Galerie de femmes par la Portugaise Teresa Veiga

Auparavant sœur Saint-Soupir s’appelait Manuela. Elle était interne dans un collège religieux, «qui fournissait la crème des jeunes filles destinées à se marier avec les futurs ministres et PDG – jeunes filles qui se distinguaient par une caractéristique que l’on ne trouvait nulle part ailleurs et qui les rendait aussi spéciales qu’appétissantes». Et puis vint l’un de ces brutaux coups de volant du destin dont la Portugaise Teresa Veiga a le secret. Une tentative d’étranglement par un jeune homme qui s’est évaporé. «A la grande joie de la communauté», elle a laissé un stigmate : tous les 10 juin, sur le cou pâle de la sœur Saint-Soupir, un petit cordon noir se forme, et toutes les nonnes de défiler, s’agenouiller et l’embrasser.

Comme la plupart des héroïnes, ou plutôt anti-héroïnes, des onze nouvelles de Folles Mélancolies, la religieuse sait ce que signifie l’enfermement. On y voit ainsi une séquestrée (Natacha), la victime d’une mère tyrannique (Isabela), deux femmes (Clarissa et Sandra) dans un domaine campagnard enfermées dans un ménage à trois, et une flopée d’orphelines coincées dans un pensionnat. Seule incursion jurant dans ce tableau féminin ouvert aux passions exacerbées : celle, nimbée de fog britannique de Sherlock Holmes et de son cher Watson, le second voulant sortir de sa gueule de bois de cocaïne le premier. Mais un récit dans le récit va rétablir l’harmonie de l’ensemble : une certaine Alice, Ada ou Antonia Bayard, adepte de «Rocambole», personnage de fiction du XIXe siècle coutumier des usurpations d’identité, supplie le célèbre détective de venir à son secours.

Des masques, des doubles vies… Ces anti-héroïnes sont-elles la famille élargie de l’auteure? Qui êtes-vous, Teresa Veiga ? L’éditeur français mentionne uniquement qu’«à l’instar d’une Elena Ferrante, on sait très peu de choses» d’elle. Dans un journal portugais, on apprend néanmoins que la mystérieuse romancière qui publie régulièrement depuis 1980 est née en 1945, qu’elle a étudié le droit et la littérature romane et travaillé un temps pour l’état-civil. Ce qui est certain, c’est qu’avec ces nouvelles, Teresa Veiga se plaît à explorer malicieusement différents codes littéraires. Deux des textes au moins affichent clairement la couleur : «Toi, l’ombre noire qui me hante», sous titré «faux conte gothique», et «Isabela», «faux conte libertin». Dans ces décors faussement de carton-pâte, elle arrive à faire vivre des femmes rageusement singulières, incomprises de celles du tout-venant. Kitty la danseuse vieillissante éprise d’un jeune homme se laisse mourir et n’écoute pas les conseils. Ses sœurs finissent par se détourner, «et sur ce, elles astiquèrent leur intérieur avec plus d’ardeur et lavèrent les slips de leur mari avec plus d’amour, tout en chantant des sérénades et en esquissant des pas de danse au son de Près des remparts de Séville et d’autres arias d’opérettes célèbres.»

Frédérique Fanchette – Libération – Mars 2020

 

 

Étrangetés portugaises

Onze histoires entêtantes pour découvrir le talent de cette nouvelliste portugaise cachée sous le nom d’emprunt de Teresa Veiga. Le tour d’écrou, d’Henry James (1898), les contes gothiques anglais, certaines nouvelles d’Edgar Poe… ce sont autant de références que l’auteure transplante dans un espace-temps qui pourrait être le Portugal d’aujourd’hui. “Toi, l’ombre qui me hante” est un coup de maître : un texte à trois voix où la femme, le mari et la maîtresse vivant sous le même toit racontent la disparition de l’enfant du couple. D’apparence tranquille, l’écriture d’orfèvre de Veiga fait exploser les repères. Comme dans “La mort du cygne”, histoire d’une danseuse à la grâce passée qui meurt d’inanition – et d’amour – sous le regard de sa mère et de ses soeurs aux paroles consolantes mais aux pensées cruelles. Peut-être même coupables.

Gladys Marivat – Le Monde – Février 2020

 

 

Chef-d’oeuvre absolu ! Folles mélancolies  est d’une rare puissance. Ces nouvelles ne laissent pas indemne. Elles affrontent de plein fouet le conformisme, la superficialité, le bien-pensant, et les faux-semblants. L’illustration de la première de couverture de Alex Gozblau est un puits de lumière et le pictural incite à l’inauguration d’une lecture intense et profonde. Car, tout est là. le perfectionnisme est une note de haute gamme. Ces nouvelles sont si riches qu’elles comblent l’humanité faite femme. L’auteure Teresa Veiga écrit sous un pseudonyme. Son fantôme hante les pages. L’alliage est un bouquet d’éternelles. Onze nouvelles dont le fil rouge est la mélancolie, l’épure émotionnelle. Elles sont culte avant l’heure du glas. D’une haute littérature, l’envolée est scène vivante. Teresa Veiga ne craint pas l’ombre. le passage du grinçant, le relationnel tourmenté et l’ambiance lourde et obstinée. Elle ne doute jamais, connaît les chemins qui mènent aux cartographies des coeurs. La mélancolie est encre, philosophie, pas un piège, jamais. Une juste façon d’oser et de relever la tête coûte que coûte. Les femmes, ici, sont des soldats affrontant les affres des soumissions, des embrigadements et de l’esclavagisme. Rien n’est fleur bleue, douceur et hédonisme. le fleuve charrie les douleurs existentialistes, les mélancolies qui incitent à la liberté, au droit à l’amour.  Folles mélancolies  va au bout de l’acte même. Ces nouvelles osent le dire et raclent au couteau les aspérités. La mélancolie est un chantier métaphorique. Elles s’emboîtent telles des poupées gigognes et deviennent percutantes. Dans une deuxième lecture on pénètre subrepticement le champ d’une intériorité en épreuve morale et sentimentale. Ces femmes au destin souvent fatal, narratrices de ce majeur Folles mélancolies  sont le reflet introspectif d’une existence d’épreuves à l’instar d’un féminisme qui ne sera jamais qu’une clef de cadenas sur leurs consciences et leurs habitus. La force altière de ces novellas bouscule le bovarysme, engendre des existences grinçantes dont l’écho tremble. Teresa Veiga affirme la symbolique du noir surpassant la blancheur des pensées inachevées. Pas de langueur, de compromission, les mélancolies dévorent ces vies trop tôt avortées. « Attention aux algues vertes » est d’une maturité inouïe. L’auteure dont le fantôme hante les pages, tire les ficelles et bien au-delà d’un rythme fort et tenace les messages ont cette portée qui dévore tout sur son passage. Folles mélancolies  est un grand livre, un futur classique. Onze chants du cygne, chapelle où un seul pas franchi peut abolir le mental. Fantasmagorique résonance, murs gorgés de lierre mélancolique, robes déchirées par les vautours, parfums envolés. La teneur n’achève pas son langage. Jusqu’au point final on se trouve dans ce renom qui affirme une littérature dorée à l’or fin. Traduit à la perfection du portugais par Ana Maria Torres, Folles mélancolies  est publié par les majeures Editions Chandeigne.

Evelyne Leraut -Babelio – 10 mars 2020