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« Un chien au milieu du chemin » : les rebuts revus d’Isabela Figueiredo
Un chiffonnier amoureux des canidés «ressuscite» des objets et se lie d’amitié avec une voisine surnommée «la Tueuse».
«Le temps perdu est vécu aussi véritablement dans la perdition, que celui qu’on pense avoir gagné dans la possession.» Dans son précédent roman, la Grosse, ces propos de la narratrice clignotaient. Maria Luisa, «la grosse», pensait aux années «gâchées» par la relation ambivalente à son corps et une longue histoire d’amour chaotique. Dans ce troisième livre traduit, Un chien au milieu du chemin, la même phrase consolatrice pourrait aussi bien s’appliquer aux deux principaux personnages, deux parfaits loosers. José Viriato est un homme d’une cinquantaine d’années. Il habite sur la rive sud du Tage, à Lisbonne, vit sans travail officiel, avec ses chiens. A l’aube il chine dans les poubelles puis «ressuscite» les objets qu’il vend ensuite aux puces. Sa voisine est un peu plus âgée, c’est une grande femme, «un escabeau humain» habillée avec des jupes de religieuse en civil. Dans le quartier on la surnomme «la Tueuse». Comme la Maria Luisa de la Grosse, elle a été longtemps obnubilée par une histoire d’amour, dans les faits une brève liaison avec le fils du patron de la mercerie dans laquelle elle travaillait, finalement parti se fiancer ailleurs et qui finira mal. Son appartement est la preuve qu’elle ne peut se détacher du passé, c’est une forteresse de cartons parfaitement étiquetés et scellés. Dans ces boîtes se trouvent beaucoup de clichés pris au fil des décennies. Beatriz, la grande femme, voit dans sa façon de photographier un parallèle avec les tournées de poubelles de son voisin.
Père «fou de politique»
Ces deux-là ne vont pas devenir un couple, mais entamer une histoire d’amitié, prudente à ses débuts. L’occasion de faire remonter des décennies de vie vécue et notamment l’enfance heurtée de José Viriato, le narrateur devenu tôt orphelin. C’est la partie la plus émouvante du roman. Dans Carnet de mémoires coloniales, récit sur la jeunesse de l’autrice, née au Mozambique en 1963, Isabela Figueiredo se montrait très proche de la petite fille qu’elle avait été, déjà rétive face aux préjugés des colons. Ici José Viriato est également un enfant unique. Le père est «fou de politique», correcteur dans un journal, jamais chez lui. La mère, enseignante en arts, va dépérir avec le divorce.
L’enfant aime les canidés et voilà le premier «chien au milieu du chemin» du titre, peut-être une métaphore de l’imprévu, de la vie non écrite à l’avance. Dans ce quartier excentré de Lisbonne, retrouvé à l’âge adulte après être allé vivre chez une grand-mère aimante, la nature reste puissante, c’est un grand terrain de jeu. L’animal abandonné baptisé Cristo – au grand plaisir du père, athée anticlérical — a été blessé ; le garçon le ramène chez lui dans une brouette, aidé par d’autres enfants, fils de retornados, ces rapatriés de l’Angola et du Mozambique. Considérés comme des voyous, ils s’entendent bien avec José Viriato, car leur amour des quadrupèdes les réunit. L’enfant dort avec le chien au pelage noir : «Nous mêlions nos vies et nos rêves. Nous n’étions pas un garçon et un chien, mais deux garchiens, un seul morceau de chair, dépourvu de genre et d’espèce, qui parlaient le même langage.»
La révolution des Œillets
Deux axes politiques parcourent le livre. A travers la figure du père et celle des retornados (catégorie à laquelle appartenait la famille de l’autrice), Isabela Figueiredo fait renaître l’atmosphère très particulière des années 1974 et suivantes, les lendemains de la révolution des Œillets puis le désenchantement. Avec son narrateur adulte qui récupère les trop-pleins de la société de consommation, vit de peu, est végétarien, cultive des légumes dans le bout de jardin attenant à son appartement en rez-de-chaussée, elle montre aussi l’harmonie d’une vie d’aujourd’hui, marginale, décroissante, sensible à la poésie du quotidien. Ecoutons-le : «Je suis toujours attentif aux vétilles. Aux détails. […] Je vois de la beauté dans tout. Dans le banal, le fruste et le grossier.» Et José Viriato parle alors d’un récipient pour les oiseaux déposé chaque jour devant la supérette voisine par sa propriétaire. «Bien sûr qu’il y a le Gange, l’Amazone, le Grand Canyon ou le Machu Picchu et des splendeurs singulières où je n’irai jamais par manque d’argent, mais dans mon quartier, il y avait un bol d’eau où les pigeons pouvaient étancher leur soif, il y avait Dona Rosa et un désir de vivre qui nous unissait tous, inconsciemment.»
Frédérique Fanchette – Libération – 23-24 août 2025
Le temps du grand ménage sentimental
À Lisbonne, deux voisins solitaires et obsédés par les objets se lient et se soignent. Isabela Figueiredo, tout en délicatesse
Au premier tiers d’Un chien au milieu du chemin, José Viriato pénètre pour la première fois chez sa voisine malade afin de lui porter assistance. Beatriz vit seule parmi les cartons et les sacs entassés du sol au plafond. Le spectacle suinte une déprime que la prose brutale d’Isabela Figueiredo ne fait qu’aiguiser. Progressant au milieu de ce « cataclysme » comme dans un décor de film en noir et blanc, José Viriato aperçoit, jetée sur un carton, une couverture jaune à fleurs vertes, relique d’une époque où Beatriz s’est crue aimée. Cela, il n’en sait rien, car il ignore encore tout de cette voisine un poil rustre. Mais il a ce geste de lui en recouvrir les épaules – geste qui suscite chez elle l’envie de raconter l’amoureuse bafouée qu’elle fut.
Du gris à la couleur, de la douleur à la douceur, l’écrivaine portugaise, révélée en France avec Carnet de mémoires coloniales (Chandeigne, 2021), explore le chemin escarpé au bout duquel deux âmes réapprennent à s’ouvrir à l’autre et à croire en la possibilité d’être aimées. Des deux précédents livres traduits en France suivent peu ou prou la même direction. Inscrit dans le Mozambique portugais, où l’autrice est née en 1962 avant de le quitter en 1975, à l’indépendance, comme des milliers de retornados (colons relocalisés au Portugal), Carnet de mémoires coloniales relate par fragments, et au moyen de photos de famille, une enfance marquée par le racisme et la brutalité d’un pays et d’un père, dans des pages corrosives tenant à la fois du réquisitoire et de la déclaration d’amour.
Paru deux ans plus tard, La grosse (Chandeigne, 2023) retrace la vie d’une jeune femme rejetée par un homme auquel elle s’était attachée désespérément. Les univers de ces deux textes se retrouvent dans Un chien au milieu du chemin, comme si ce nouveau roman, situé à Lisbonne en 2019, en était la suite, ou du moins une variation.
Abandons
Beatriz est surnommée « La Tueuse », dans son quartier, pour avoir provoqué la chute fatale de son ancien et unique amant – le fils de son patron. Si ce dernier avait mis un terme à leur relation avec force mépris, Beatriz n’était jamais parvenue à l’oublier. Au point de le traquer des années durant. Mais plus que la mort brutale de cet homme, c’est la blessure causée par la rupture qui intéresse l’autrice. Au fil des conversations de plus en plus complices entre elle et son voisin, on devine combien elle a ravivé la blessure d’un abandon plus ancien : celui de son père. Longtemps, Beatriz a essayé de soigner son chagrin en pratiquant la photo de rue. Les centaines de pellicules à développer, les portraits de rue, un vieux tissu brodé – tout cela trahit sa quête de considération, d’un lien tangible aux autres. Alors que José Viriato lui enjoint de trier ses affaires, la voisine panique. « Comment pourrait-elle mettre à la poubelle l’amour de sa mère pour elle, l’attention constante dans laquelle elle l’avait élevée en l’absence de son père ? » Elle en est convaincue : les objets « gardent le passé en vie ».
Également abandonné par son père, José Viriato – un journaliste ambitieux engagé dans la critique du régime dictatorial de Salazar et la reconstruction du pays, puis élevé par sa grand-mère après la mort de sa mère – a trouvé un réconfort dans la compagnie des chiens. Au point de devenir végétarien et militant de la cause des animaux, qu’il préfère aux humains. Au début du livre, on le suit tandis qu’il sillonne les rues de Lisbonne, à l’aube, afin de ramasser les objets mis au rebut par les habitants, pour les réparer. Avec José Viriato, personnage au cœur tendre, nommé ironiquement d’après un antique chef de guerre lusitanien (Viriathe, en français) qui a repoussé l’envahisseur romain, Isabela Figueiredo sonde le pouvoir de l’attention aux choses et aux êtres fragiles contre l’indifférence et la violence des grandes villes, contre l’égoïsme des pères, ou le mépris d’un amant.
Ce faisant, elle nous invite à scruter notre rapport à la possession et à la perte. Pourquoi jette-t-on certaines choses sans égard, pour en conserver d’autres obstinément ? Comment les êtres chers vivent-ils en nous ? Pourquoi certains objets disparus nous hantent-ils ? On achève le livre avec l’image de la boîte renfermant quelques affaires de la maison d’enfance de José Viriato, enfouie dans un terrain vague, et maintenant impossible à retrouver. Vivre s’est perdre et se souvenir, nous dit Isabela Figueiredo dans ce roman âpre et doux.
Gladys Marivat – Le Monde des Livres – 29 août 2025
Adieu les cœurs étriqués
La poésie d’Isabela Figueiredo résiste à l’explication. C’est une énigme, comme les deux marginaux qui habitent avec une insoupçonnable grâce son très beau dernier roman. Lui, José Viriato, dont l’« activité consiste à faire les poubelles », elle, Beatriz, qui consigne dans son petit intérieur des écrans d’ordinateur au milieu de multiples cartons scellés. Voisins dans un immeuble de la rive sud de Lisbonne, ils se mettent un jour à conjuguer leurs solitudes et leurs secrets jusqu’à faire mentir la fatalité. « L’avenir n’est pas écrit », nous avait dit José Viriato en préambule d’Un chien au milieu du chemin. L’on finira par se dire que c’est peut-être vrai. Les cœurs étriqués peuvent se déployer.
Cela paraît bien simple, comme toutes les phrases ou presque des deux inconnus qu’imagine Isabela Figueiredo. C’est qu’ils ont l’admirable mérite de se contenter de peu, avec les mots comme avec cette existence qui les a malmenés. « Les gens jettent de tout. J’ai un grand choix », constante ainsi José Viriato lorsqu’il décrit ses activités de recycleur. Jamais de superlatif, pas plus d’exclamation : ce quinquagénaire plus proche des chiens que des humains vit et ressent toute chose avec une égale et moyenne intensité. « Prendre des photos est devenu ma manière d’avoir de la compagnie », résume, quant à elle, Beatriz. Sens s’en réjouir ni le déplorer.
Nous sommes à la fin des années 2010, mais c’est dans le Portugal de la révolution des Œillets que des drames ont cadenassé chacun dans d’étroites et imprenables forteresses. On n’en dira pas davantage, indiquant seulement que leurs douleurs ont l’une et l’autre à voir avec l’abandon par leur père. Il fut tout à la lutte communiste dans son cas à lui, aspiré par un autre foyer dans son cas à elle. El en reste deux survivants, tentés aussi d’aller voir ailleurs dans un pays alors ébranlé par l’arrivée des « retornados », ces quelque 500 000 colons revenus du Mozambique et d’Angola faisant peur aux habitants de métropole. De multiples doubles de nos deux marginaux qui ne vont pas le rester l’un pour l’autre en finissant par s’ouvrir et s’écouter.
Avec La grosse, publié en 2023, Isabela Figueiredo avait commencé à nous habituer à sa langue déroutante de sobriété, dépourvue de fioriture mais non d’humour d’où jaillissait alors l’histoire percutante de Maria Luísa, isolée par son surpoids et une irrépressible liberté – une fille de « retornados » du Mozambique, comme l’autrice, née dans l’ancienne colonie. C’est donc un immense bonheur de la retrouver avec ses personnages désarmants de sincérité, sillon magnifique et rare sur les terres du roman étranger.
Marianne Meunier – La Croix – 28 août 2025
Isabela Figueiredo, l’autrice qui aimait les fruits moches
Isabela Figueiredo est une autrice qu’Addict Culture suit depuis son premier ouvrage paru chez Chandeigne & Lima en 2021. C’est donc avec un vif plaisir que nous l’avons vue se positionner sur la ligne de départ de la rentrée littéraire 2025 avec Un chien au milieu du chemin, un livre grave et souvent drôle ou peut-être spirituel et un zeste désespéré si vous préférez ce second cocktail. Comment fait-on sourire tout en se penchant sur nos plus terribles désespérances ? Facile : avec le talent d’une des meilleures autrices actuelles des lettres portugaises.
Isabela Figueiredo est née en 1963 à Maputo au Mozambique sous domination portugaise dans une famille malheureusement très en phase avec la domination coloniale. Elle est devenue une des retornados rentrés en 1975 dans la péninsule ibérique après l’indépendance des colonies portugaises. C’est cette héritage de fille de colon et la fracture intérieure que cette éducation a engendrée qu’elle nous avait magistralement racontés dans l’autobiographique Carnet de mémoires coloniales (qui sort judicieusement aussi dans la collection Bibliothèque Lusitane Poche) et dans La Grosse, le récit d’une femme toujours un peu elle mais avec déjà un pied dans la fiction. Si les cicatrices que son parcours a laissées sur l’autrice sont toujours aussi visibles dans les méandres de ce nouveau texte, elle s’engage néanmoins plus loin dans la veine romanesque, déployant inventivité des situations et une profonde poésie narrative.
Les héros D’un chien au milieu du chemin, un homme et une femme, on pourrait les ranger selon l’autrice, dans la catégorie des « fruits moches ». C’est quoi les fruits moches ? Ce sont tous ces gens que nous croisons aux coins de nos quartiers, peut-être vous, sûrement moi, nous tous qui avons rêvé nos vies plus que nous ne les avons réalisées, avons plus subi les évènements que choisi, ce sont tous les cabossés de la vie – qui ne l’est pas ? – qui ne seront jamais la minorité ultra-performante que notre société affectionne tant, vedettes des réseaux sociaux ou super champions de n’importe quoi. Non, nous voici installés sur la rive sud du Tage dans un quartier simple ou José Viriato – c’est lui qui nous raconte – fait la connaissance de Beatriz sa voisine retraitée et malade à qui il n’avait jamais parlé, tout en sachant qu’elle l’espionnait sournoisement derrière ses rideaux depuis un bon moment.
Ce que Beatriz ne sait qu’à travers les photos qu’elle fait en cachette de lui, c’est que José vit avec ses chiens et qu’il fait les poubelles de façon compulsive et rentable, puisqu’il parvient à vivre de la vente de tout ce que notre société gavée de consommation et d’irresponsabilité déverse quotidiennement dans ce que nous nommons poubelles et que José considère plutôt comme des malles aux trésors. Parallèlement, ce que José ne découvre qu’en pénétrant chez Beatriz pour l’aider à se soigner, c’est qu’elle aussi a entassé sa vie dans des cartons, ou plutôt plusieurs vies puisqu’elle a aussi les affaires de sa mère décédée, des cartons méticuleusement organisés mais qu’elle n’ouvre jamais, souhaitant que les choses restent en place.
Progressivement nous allons pénétrer dans l’existence de chacun de ces deux êtres fracassés et comprendre comment ils ont échoué ici, sur cette rive sud qui a vu naître l’un et accueilli l’autre après qu’elle se soit débarrassée, définitivement et par hasard, d’un amour de jeunesse encombrant et fort peu sympathique. Hésitant à considérer sa voisine comme la meurtrière d’un homme qui a fait une chute fatale juste par ce qu’il a pris peur en revoyant Beatriz après de longues années, José parvient à apprivoiser celle qui se résout à approcher des chiens qu’elle déteste et ce voisin franchement étrange. Un homme que nous découvrons successivement privé d’un père révolutionnaire idéaliste et peut-être homosexuel, engagé corps et biens dans le renouveau du Portugal, puis d’une mère qui meurt de chagrin, d’alcool et de barbituriques, enfin choyé par Josefa, une grand-mère incroyable qu’il néglige pourtant par peur de s’y attacher trop et de la perdre elle aussi. Comme le lui avait appris son père, s’attacher c’est se préparer à être très malheureux, mieux vaut donc rester libre même si le prix à payer est élevé.
« J’avais des clients réguliers qui voyaient dans les objets la même chose que moi. Il y a de la beauté dans un morceau de porcelaine où est peinte une fleur. Au début, je pensais que personne ne voyait ce que mes yeux voyaient. J’emportais mes trouvailles au marché comme des amulettes, elles étaient à moi. Un jour, des gens m’en ont demandé le prix. Elles n’étaient pas à vendre. Ils ont insisté. Ils me les ont achetées. Ils les gardent probablement dans des collections qu’eux seuls peuvent comprendre. Comme moi. Leurs héritiers jetteront certainement tout à la poubelle. Une fois de plus. J’ai toujours pensé que la beauté était universelle, mais à je considère que pour arriver à la reconnaître, nous devons apprendre à la contempler. La beauté peut être moche. Il y a une harmonie de couleur, de forme et une différence qui se reconnaît. Une étincelle de création. Là est la beauté. Pour la reconnaître, il faut avoir eu cette révélation tôt dans la vie. Cela aide beaucoup. »
Ce binôme improbable va permettre à Isabela Figueiredo de révéler subtilement nombre des problèmes cruciaux de notre monde contemporain et de positionner ses protagonistes comme des surfaces réfléchissantes de notre modernité inquiétante. Avec Beatriz, qui rappelle quelque peu l’immense photographe Vivian Maier avec qui elle partage une haute stature, des pellicules non développées et beaucoup de cartons fermés, nous voici témoins de la condition féminine du XXème siècle. Une mère solitaire qui gagne sa vie péniblement et finit par placer sa fille chez un fournisseur et une fille, Beatriz, qui tombe inévitablement amoureuse du fils du patron, un petit roi qui la délaissera rapidement pour un parti plus juteux, la laissant définitivement incapable d’aimer et de s’aimer, incapable de faire confiance à l’autre. Avec notre éboueur amateur, José, c’est le statut de l’animal qu’Isabela Figueiredo questionne, cet autre avec lequel nous vivons et que nous traitons, sans raison justifiable, avec affection s’il a la chance de s’appeler chat ou chien mais finit sous notre fourchette s’il répond au nom de bœuf ou de poulet. C’est aussi notre rapport à l’usure, à la corruption qui rend indésirable toute chose légèrement abimée et procède à son remplacement immédiat. C’est enfin notre incapacité à être nous-mêmes qui nous fait souscrire aux modes les plus absurdes et nous aliènent aux objets comme des prisonniers au fond d’un cachot.
Évidemment, Beatriz n’est pas photographe par hasard car le centre, le cœur du propos d’Isabela Figueiredo c’est le regard, ce que le regard fait au monde. Un regard qui norme tout, qui mesure le droit des uns et des autres à intégrer la catégorie des gagnants ou à être relégués dans les sous-divisions de la société ; un regard qui rend esclave de l’apparence et fabrique des désirs chimériques ; un regard surtout qui assigne aux choses et aux êtres des places, des cases dont ils n’arrivent plus à sortir. Les deux protagonistes vont ici symboliser l’indispensable glissement du regard qu’il nous faut urgemment opérer si nous voulons renouer avec une indispensable humanité. Comme le regard de José sur les retornados qui l’aident à sauver Cristo prouvant que personne n’est jamais totalement du côté du bien ou du côté du mal ; comme le regard qu’il porte sur les objets qui les fait passer de déchets à merveilles juste grâce à l’attention qu’il leur accorde et au futur qu’il parvient à imaginer pour eux ; comme les regards échangés par Beatriz et José qui se modifient au fil du roman, une lente (r)évolution qui permettra in fine à chacun de se reconnecter avec une vie plus intense, une vie à nouveau accessible aux émotions, un retour à la réciprocité.
Un chien au milieu du chemin est un texte sensible, d’une grande lucidité et qui reste en nous comme un petit trésor découvert sur une brocante. Comme Cristo le chien de José qui mord parce que la vie l’a elle-même mordu, nous sommes finalement une immense armée avec nos plaies plus ou moins apparentes, nos passés encartonnés, nos impuissances, mais aussi nos cœurs qui ne demandent qu’à recommencer à battre. « Nous échouons tous ». Cependant, « La saveur de la pomme la plus belle et celle de la pomme difforme sont identiques » nous rappelle Isabela Figueiredo. Une grande, belle et toute simple leçon d’humanité.
Cécile Douyère-Corallo – Addict Culture – 1er septembre 2025
Double donne
Isabela Figueiredo a pour héros un glaneur de poubelle, on disait autrefois « chiffonnier ». Lui est très bien dans ce « travail », n’envisage pas de le quitter. Ce qui pourrait le rendre cousin, parent du personnage précédent, c’est qu’il est à la marge, lui aussi, qu’il ne veut pas d’intégration à la normalité, et qu’il préfère choisir la vie qui lui convient, bien que bancale aux yeux des autres. À travers lui, l’autrice se livre à une satire sociale et politique, et situe son roman dans le Brésil du président Jair Bolsonaro. « La politique a toujours été le jeu sale du faux espoir. La manipulation des peurs et des désirs. Le grand jeu du monde se joue tous les jours, tout comme le petit jeu de nos vies. Le jeu du Brésil s’ajoute au jeu du Portugal et celui du Portugal à celui de l’Europe. L’Europe joue avec l’Amérique qui, à son tour, joue avec la Chine et avec le reste des nations. »
Le narrateur est un homme simple mais qui a des vues larges. Il vit de peu et pense beaucoup. Les ordures qu’il ramasse sont matière à penser, « devenues le butin d’une consommation excessive. On jette des objets intacts. On les achète sans en avoir besoin. Ensuite on n’en veut plus et ils encombrent nos tiroirs. Destination : poubelle. La durée de vie des objets s’est réduite. Beaucoup n’arrivent même pas à avoir un semblant de vie. Ils passent directement de l’étagère du magasin à la poubelle. »
Mais lui, le ramasseur de détritus, sait retenir et reconnaître ce qui en vaut la peine, extraire l’utile de l’inutile, l’ancien du trop moderne, le beau de l’abîmé. « La beauté peut être moche. Il y a une harmonie de couleur, de forme et une différence qui se reconnaît. Une étincelle de création. Là est la beauté. Pour la reconnaître il faut avoir eu cette révélation tôt dans la vie. » Outre que cette activité lui procure une satisfaction d’ordre philosophique, elle lui permet de vivre car les gens apprécient les objets qu’il restaure et leur vend.
Mais il n’est pas qu’un ramasseur d’objets prêts à mourir, il est aussi un ramasseur d’animaux prêts à disparaître. Il sauve des chiens de la fourrière ou de l’errance, il en possède beaucoup chez lui, il dort avec eux. « Nous bougeons dans notre sommeil, nous nous ajustons. Je me retourne, ils se retournent, ils cherchent une autre place […] Ensemble nous sommes un réseau d’éléments naturels sans début ni fin […] Tout comme les chiens, je veux manger, dormir et courir. Qu’on ne me mette pas de collier ni de laisse. Je veux marcher libre. » Il les baptise d’un nom insolite pour des chiens, Révolution, ce qui devient Révo ou Christ, transformé en Cristo, pour ne pas contrarier ou choquer le commun des mortels… Il a du mal avec les gens, mais il s’en accommode : « Les gens me hérissent, mais les gens, c’est tout ce que nous avons. Nous sommes condamnés à les avoir et cette condamnation nous sauve. » Tandis qu’avec les chiens il parle le même langage, il devient un « garchien ». Un exemple, parmi d’autres, du talent avec lequel Myriam Benarroch, la traductrice, restitue la beauté et l’humour de la langue de l’autrice.
L’histoire commence comme un polar, par le récit d’un « meurtre », involontaire. Un accident vécu, et raconté par la nouvelle voisine de notre narrateur, une grande femme taiseuse, surnommée la Tueuse par les gens du quartier parce qu’elle a l’air farouche. Elle fait penser à une autrice du Sud américain, à Carson McCullers pour sa taille, sa laideur, Flannery O’Connor pour la violence de ses récits. Comme le « je » du récit, elle possède des cartons qui sont emplis d’objets. Contrairement à lui, ces objets sont à elle, et elle veut les garder. « Ce sont des choses du passé pour l’avenir », se justifie-t-elle mystérieusement.
Le narrateur et la Tueuse ont tous les deux vécu un amour malheureux qui les rend impuissants à aimer de nouveau, un amour comparable à une « épingle plantée au centre de la poitrine qu’il vaut mieux garder car si nous l’enlevons nous mourons. Un manque impossible à combler ». Mais peu à peu ils s’apprivoisent, apprennent à se connaître, et tout finira bien, grâce à Cristo, ou son pareil, trouvé sur un chemin.
Née au Mozambique en 1963 de parents portugais, Isabela Figueiredo plaide pour une vie meilleure, débarrassée des interdits, des discriminations, et des rejets de toutes sortes. Sans condamner autrui, sans cesser de montrer, à travers son héros, une tendresse indulgente, amusée envers ceux qu’elle critique.
Marie Étienne – En attendant Nadeau – 29 août 2025
La sélection des livres de Jean-Paul Guéry
Invisibles dans l’anonymat de cette grande ville portugaise, deux voisins qui ne se parlaient pas vont faire un petit bout de chemin ensemble. José, la cinquantaine solitaire, vit des subsides de sa grand-mère (qui l’a élevé à la mort de sa mère) et de la revente de d’objets récupérés dans les poubelles. Ses deux chiens constituent un ancrage important et il pose sur ses contemporains un œil inquisiteur. Sexagénaire, Beatriz obstrue complètement son appartement de centaines de boites et de sacs dûment identifiés. Un amour très ancien et mal conclu ronge sa vie. Quand elle tombe malade, elle se résout à demander l’aide de José…
Un roman formidable qui donne à réfléchir sur notre société de consommation et sur la place de chacun dans ce grand barnum. La romancière truffe son récit de digressions passionnantes sur la religion à l’épreuve de la révolution des œillets, les changements politiques, la difficile intégration des retornados (les « pieds –noirs »portugais en provenance d’Angola) ou encore les affres de la vieillesse et la condition animale.
Le chemin du salut
Dans son nouveau roman, Isabela Figueiredo met en mouvement deux solitaires, un amoureux des chiens, qui vit des objets glanés dans les poubelles, et sa voisine de palier, la rude et mystérieuse Beatriz. Une ode à l’enfance et à l’écologie.
« Combien de temps restons-nous dans la vie des autres? », se demande José Viriato, un homme craintif et casanier, qui hésitera longtemps à lier conversation avec sa voisine d’immeuble, une créature revêche, vêtue « comme une bonne sœur », et que les habitués du café Colina ont surnommée « la Tueuse ». Nous sommes au Portugal, rive sud de Lisbonne. Aujourd’hui ou pas loin. « Elle piquait ma curiosité », avoue le narrateur. Mais c’est plus fort que lui: il a peur. José Viriato mettra des semaines avant de connaître le prénom de sa voisine, révélé au lecteur à la tardive page 219. Beatriz. Est-ce le bon, d’ailleurs ? Pas sûr. José Viriato fera comme si, habitué qu’il est à vivre de ce que les autres jettent: des objets plus ou moins usagés qu’il trouve dans les poubelles et qu’il revend ensuite, ici et là, sur les marchés.
Il y a de l’Agnès Varda dans ce nouveau roman d’Isabela Figueiredo, la Varda du film Les Glaneurs et la Glaneuse : sous le regard de la cinéaste, de petites gens font les fins de marchés, récupérant ce qui peut encore se manger. « Il n’y a pas de vies meilleures que d’autres (…). La saveur de la pomme la plus belle et celle de la pomme estropiée sont identiques », lit-on en exergue du livre de l’écrivaine portugaise. Mais il ne faut pas prendre la pomme au pied de la lettre. Car ce sont des objets, et non des aliments, que le héros d’Un chien au milieu du chemin récolte : bibelots, ustensiles, verroterie, petits meubles… Et lui n’a jamais faim. Il n’est pas pauvre, non plus : il vit de peu, en ascète; cette frugalité lui convient. « J’ai beaucoup de respect pour José Viriato. Je lui ai donné une vie difficile, qui était absolument nécessaire pour qu’il puisse atteindre un certain seuil d’équilibre par rapport à son destin, précise Isabela Figueiredo, jointe par courriel. Je voulais construire un personnage un peu zen, marginal, sans ambition matérielle, mais très complexe psychologiquement ». Pari réussi.
On entre dans l’univers délicieusement angoissant de cet étrange bonhomme, comme lui-même va entrer, pas à pas, avec une fascination grandissante, dans celui de son étrange voisine. L’un et l’autre ont « des vies inappropriées », pour reprendre un mot de l’autrice – qui a découvert l’existence des « glaneurs » lisboètes pendant ses sorties quotidiennes: « Le soir, quand je promène mes chiennes j’ai pris l’habitude de m’approcher d’un coin de la rue où se trouvent des poubelles et des éco-points, raconte-t-elle. Les gens y laissent des objets qui ne tiennent pas dans ces poubelles ». Les « glaneurs » de la nuit, qui viennent ramasser ces objets, sont des gens de tous âges et de toutes origines. Ils « n’aiment pas être vus. Ils s’habillent en noir ». Surtout, le travail qu’ils accomplissent « n’implique aucune obligation, c’est pourquoi ils sont libres. C’est un sujet qui m’intéresse: la liberté personnelle ». De cette « sorte de lumpen courageux, résistants, têtus, dont la poésie (l’) attire », Isabela Figueiredo a fait naître son personnage principal. «J’ai voulu suivre cette voie existentielle et écologique avec José Viriato : la voie de ceux qui veulent simplement être libres et gagner suffisamment pour survivre ».
Satire de nos sociétés consuméristes, Un chien au milieu du chemin n’est pas un brûlot. C’est un livre doux comme son José. Les déchets qu’il ramasse sont des restes, du surplus. Rien à voir avec les photos prises dans les rues et accumulées par Beatriz : là, il s’agit de traces, de mémoire, de « moments anonymes (…) gravés à jamais » – scènes de la vie urbaine, portraits de gens pas ordinaires, « des personnes très maigres ou très grosses (…) volontairement mal habillées ou exagérément pomponnées ». La photo, Beatriz s’y est mise quand elle était jeune, employée dans une mercerie. Elle est devenue accro après la mort de sa copine Nani. La photo, « sans qu’elle s’en aperçoive, était devenue une sorte de thérapie », constate le narrateur. C’est sa bouée de sauvetage. Le jour où elle déménage – et s’installe dans l’immeuble où vit José Viriato – des montagnes de cartons l’accompagnent. Sa vie, croit-elle, y est rangée. L’appartement est tellement encombré qu’on y circule avec peine. Ce que constate José Viriato, le jour où sa voisine, tombée malade, lui demande de l’aide.
Le personnage de Beatriz, indique Figueiredo, est une « incarnation » de la photographe américaine Vivian Maier (1926-2009), dont l’œuvre, découverte tardivement, a été célébrée après sa mort. « Alors que j’écrivais ce livre, explique Isabela Figueiredo, j‘ai vu des expositions de son travail à Berlin, Paris et Lisbonne. Elle est entrée dans ma vie comme un personnage que je ne voulais pas connaître, mais qui me fascinait. Si vous observez la façon dont elle s’habille, ce qu’elle aime, vous comprendrez qu’elle est ma Vivian Maier ». Dans son roman, l’autrice en fait « une femme au visage dur, loin d’attirer la sympathie ». Cette noirceur rugueuse a son charme. D’autant que le lecteur sait très vite d’où elle vient… José Viriato et Beatriz sont deux adultes vieillissants, que des chagrins d’amour ont marqués quand ils étaient gamins, les empêchant, en partie, de grandir. On regretterait presque, tant cette Beatriz a… du chien, de ne pas entendre sa voix terrible et singulière. La loi du monologue est dure, mais c’est la loi !
Et le chien, dans tout ça ? Celui qui se tient « au milieu du chemin »? À vrai dire, des chiens, il y en a plein. Christ, d’abord, que José Viriato, petit garçon, a recueilli en cachette. Tandis que les parents se déchirent, l’enfant se console comme il peut. « Nous n’étions pas un garçon et un chien, mais deux garchiens, un seul morceau de chair, dépourvu de genre et d’espèce, qui parlaient le même langage ». Il y a aussi Açor, le chien du père, « un bâtard de lévrier », mort prématurément. Last but no least, les incontournables Notre-Dame et Révolté, les deux chiens de José Viriato, sont les seuls êtres qu’il se sent capable d’aimer. Leur odeur « est une barbe à papa marron. Un nuage sans arêtes ». Un dernier chien apparaît à la fin du récit, mais laissons la surprise… Isabela Figueiredo, elle-même, adore les animaux. Elle dort avec ses (deux) chats et ses (deux) chiens. « Je me fiche complètement de ceux qui s’insurgent contre le fait que nous traitions ces compagnons comme nos enfants. Ils le sont, point final ».
Roman d’amour (des bêtes, des mères, des grands-mères, des éclopés de la vie…), Un chien au milieu du chemin est un conte politique, doux-amer, doux surtout. L’autrice de Carnet de mémoires coloniales et de La Grosse confirme, dans son style cru et poétique, l’immense talent qui est le sien.
Catherine Simon – Matricule des Anges – septembre 2025
Interview d’Isabela Figueiredo par Arthur Silva le dimanche 21 septembre.
Isabela Figueiredo: “Quero falar de vidas invisíveis, tão importantes como a minha”
A escritora Isabela Figueiredo está esta semana em Paris para apresenta « Um Cão no Meio do Caminho », agora traduzido em francês « Un chien au milieu du chemin » pelas edições Chandeigne & Lima, deu uma aula na Sorbonne e esteve em Lyon para falar de literatura e das suas inquietações. Porque na sua obra nada é ornamento, nada é complacência, apenas a exigência da verdade, o incómodo necessário, a lucidez que recusa o panfleto.
Nascida em Lourenço Marques, hoje Maputo, Isabela Figueiredo pertence à geração marcada pela descolonização de Moçambique. Filha de retornados, viveu de perto o corte violento, a perda de lugar, o desenraizamento. A experiência cristalizou-se numa escrita onde se confundem memória íntima e memória colectiva, sempre contra a tentação do silêncio. Assim nasceram o Caderno de Memórias Coloniais, um texto fundador sobre o peso da herança colonial, e A Gorda, romance onde o corpo é campo de batalha e metáfora de estigmas sociais.
Agora, com Um Cão no Meio do Caminho, Isabela Figueiredo convoca duas solidões que se encontram, como duas margens de um rio: José Viriato, homem que resiste à engrenagem capitalista dando nova vida a objectos descartados, cercado de cães que são família e refúgio, e Beatriz, « a matadora », acumuladora compulsiva, cercada por caixas e dores. Do acaso nasce um gesto de cuidado e da vulnerabilidade, uma possibilidade de salvação.
“O que eu quis foi falar de vidas invisíveis, tão importantes como a minha, a sua, a de toda a gente. Vidas puras, ligadas ao essencial”, explica a autora. “José Viriato é uma personagem que me é muito cara, porque pergunta: porque temos de pagar para viver? Nascemos e já nos cobram pela água, essencial à sobrevivência. Um dia pagaremos pelo ar.”
O título do romance é menos simples do que parece. O cão não é adorno, nem mero símbolo, mas é ponte, espelho, mediador. Aproxima os personagens, reflecte-lhes a fragilidade e oferece-lhes um lugar de ternura. “Os cães têm nomes católicos. O primeiro, Cristo, foi encontrado ferido, ensanguentado, como uma aparição. Mas a mãe proíbe-o de chamar Cristo a um animal e fica apenas Cris. Depois vêm a Nossa Senhora – a quem chama apenas Nossa, para não ofender – e o Revoltado, o Rev. Os nomes são pensados. Os animais pacificam-me neste mundo agressivo. Eles estão sempre lá, conectam-me com o transcendental”.
É uma ética que atravessa o romance: a do antiespecismo, a denúncia de uma violência escondida. “Vivemos um genocídio de animais em campos de concentração, mergulhados em sangue e sofrimento. Mesmo que não veja imagens, eu sofro com elas”.
Apesar da urgência dos temas, Isabela Figueiredo recusa a retórica militante. A sua escrita escolhe a subtileza, a dúvida, a faísca silenciosa. “É muito importante não obrigar o leitor a pensar como nós. O que quero é que o livro provoque um sobressalto, que abra uma pergunta. Muitos leitores falam de solidão, de consumismo, de acumulação. Mas quase nenhum se atreve a falar do antiespecismo. Quando José Viriato pergunta: e se da nossa barriga nascesse um crocodilo em vez de uma criança, seríamos capazes de amar? Eu acho que sim”, responde.
A oposição entre os espaços das personagens é também metáfora da nossa vida contemporânea. José Viriato vive uma casa despojada, com um quintal onde recupera os objectos resgatados do lixo. Beatriz vive entre paredes saturadas de caixas, num corredor estreito por onde mal consegue passar. “Na nossa cabeça também é assim: um pequeno trilho livre e todo o resto bloqueado por excesso de informação. O livro mostra que, mesmo nesse labirinto, é possível encontrar uma saída”.
Aos poucos, a matadora abre-se ao diálogo, ao riso, à relação com a avó de José Viriato. “Ela parecia uma personagem desagradável, fria. Mas o simples facto de começar a trocar palavras com alguém muda tudo. Abre-se à vida”, explica a autora.
Na literatura de Isabela Figueiredo, a solidão é matéria-prima e condição de trabalho. “Quando escrevo, desligo o telemóvel. Não quero interrupções. Estou metida no livro. Tudo o que faço, até fritar ovos, é pensando no livro. A solidão não é perfeita, mas é necessária”.
Esse treino vem de longe. “Sou filha única, cresci a brincar sozinha, com formigas, cães, gatos. Quando fui trazida de Moçambique, aos 13 anos, fui deixada em casas onde não me queriam. Vivi isolada, em colégio interno, separada dos meus pais. Aprendi a viver no meu mundo”.
Entre a avó com Alzheimer e famílias de acolhimento que a tratavam como criada, o silêncio foi escola dura. “Fui uma menina só, mas habituei-me. Claro que a solidão não é perfeita. Precisamos desesperadamente de falar com alguém. Talvez por isso os leitores sejam para mim um conforto. Sinto-me amada por eles”.
Essa experiência de desenraizamento atravessa também os protagonistas do novo romance. “O José Viriato leva apenas um lenço e o cão Cristo, quando a vida lhe é cortada. Eu saí de Moçambique com uma mala. A matadora viveu abusos, ditadura, a falta de afecto. São ambos cortados de amor, mas resistentes”, descreve.
É curioso ouvi-la confessar que admira as suas próprias personagens. “Eu ligo-me a elas. Quando um leitor me atribui uma intenção que não escrevi, tenho de corrigir: desculpe, não, não é isso. Eu não escrevi isso”.
A tradução francesa abre nova vida ao romance. “Já ouvi leituras em francês do Caderno de Memórias Coloniais que me fascinaram, estavam melhores do que em português. Tenho muita confiança nos tradutores. Eles telefonam-me, fazem perguntas, discutimos soluções. Quando a Myriam Benarroch me disse que não havia tanques em França, resolvemos: José Viriato deixaria os objectos junto de uma torneira. A tradução também é diálogo”.
No fim da conversa, a escritora resume a sua obra numa frase: “O livro fala da necessidade de pertencermos uns aos outros. Não existimos sozinhos. Somos células individuais que fazem parte de uma célula maior. Não nos rejeitemos. Juntemo-nos. Respeitemos também aquilo que não é humano: os animais, os objectos. Penso que é um livro humanista”, concluiu.
Isabela Figueiredo escreve contra a indiferença. Escreve com a coragem dos que sabem que as palavras não salvam, mas iluminam. No rasto do cão que aparece no meio do caminho, deixa-nos este aviso: não há solidão que não seja espelho da nossa condição comum.
Lígia Anjos – 2 octobre 2025
