Les terrains ancestraux ne recèlent pas que des patates : des secrets de famille, aussi. « Terres minuscules », remarquable premier roman de Catarina Gomes
Les (légumes-) racines du mal
Si l’enfance est un rêve, celle de Claudia Mendes Mendes fut peuplée de patates. Dodues et charnues, elles tapissaient de plusieurs couches le vaste garde-manger du modeste appartement que la narratrice habitait avec ses parents, en banlieue de Lisbonne. Ces derniers, aux petits soins avec leur fille unique, surnommée « la petite », traitaient les tubercules comme un membre de la famille dont il fallait anticiper les goûts et les besoins – « elles apprécient » les endroits secs et frais, expliquaient-ils. Pour Claudia, devenue une architecte d’intérieur résolument citadine, le poids des origines est celui des patates de la grand-mère, Adozinda, que ses parents et elle rapportaient du « bled », Arrô, avec dévotion. « C’est sans comparaison, ma fille, ça n’a rien à voir. Celles d’ici n’ont pas de goût », répondaient son père et sa mère, à propos de pommes de terre du commerce. A leur mort, dans un accident de la route de retour du « patelin », le toit de la voiture chargé de patates, leur fille, alors âgée de 21 ans, fait des tubercules, dont l’odeur nauséabonde se répandait dans le logement, les coupables idéaux. Débutant dans le huis clos de l’appartement d’enfance, arpenté au gré des souvenirs, Terres minuscules, le premier roman de Catarina Gomes, autrice portugaise de non-fiction, adaptée au théâtre et à la télévision, ravit d’emblée par sa drôlerie subtile, la pudeur des sentiments derrière les gestes et les mots, ainsi que son goût du détail intime et étrange. A la religion des patates s’ajoutent les collections de figurines de la mère et de gadgets électroménagers du père. Mais comme les tubercules obsessionnels, ces objets sont d’abord des indices tangibles d’un malaise jamais formulé. On le repère au silence du père, aux craintes de la mère, au fait que les parents de Claudia, cousins germains (d’où le patronyme redondant, Mendes Mendes), se sont mariés parce qu’ils se « comprenaient », au deuil éternel et presque cloîtré de la grand-mère Adozinda dont le mari est « mort jeune »… On n’en dira pas plus, mais l’appel d’un notaire concernant l’héritage d’un grand-oncle émigré au Brésil va précipiter la résolution de ces petits mystères et offrir à Claudia une forme de consolation. De récit intime, le livre prend alors des airs de polar rural. Il y a dans la prose de Catarina Gomes un savant dosage d’éclats de rire, de mélancolie, de sarcasmes et de retenue, qui est la langue universelle des humains blessés par la perte d’un proche et l’abandon d’une part de leur identité. Les « terres minuscules » du titre désignent la « Prairie broussailleuse », la « Tourbière », le « Champ » ou le « Bas-fond de la pointe ». Données par l’oncle inconnu, leur surface totale n’excède pas celle du T3 étroit mais peuplé d’amour dans lequel la narratrice a grandi. Mais ces terres « merveilleuses » étaient comme « de la soie, tout y poussait », relate le meunier, les larmes aux yeux. Mémoire vivante du cadastre villageois, celui-ci guide Claudia, mieux qu’un GPS, dans les alentours du bourg d’Arrô, peuplé de rares anciens à la mine patibulaire. Un musée à ciel ouvert du Portugal et de son passé paysan.
Crime de sang
Jouant avec les codes de ce qui aurait pu être un roman nostalgique du retour à la terre, Catarina Gomes campe une héroïne imperméable aux émotions et bien décidée à se délester du cadeau mesquin de son aïeul. Car pourquoi son grand-oncle est-il parti au Brésil si cette terre est si bonne ? Et pourquoi ses parents ont-ils tout revendu à la mort de la grand-mère ? Les visages qui se referment à l’écoute de son patronyme la conduisent à découvrir le crime de sang perpétré par un aïeul sur l’un des terrains. D’un coup, les choix et les manies des parents et de la grand-mère de Claudia s’expliquent. Fruit d’une dispute si éloignée du monde de la narratrice, le meurtre – qu’on croirait tiré d’un film de Claude Chabrol – parachève la description vertigineuse du fossé entre les générations creusé par l’exode rural et l’émigration. Mais plus que cette portée sociologique, c’est l’ambivalence de l’héritage – visible et invisible, alléchant et inoffensif tel une pomme de terre, mais pouvant s’avérer encombrant, voire mortel – que Catarina Gomes sonde dans ce remarquable premier roman.
Gladys Marivat – Le Monde des Livres – 28 août 2026
Les germes du passé
Catarina Gomes confronte sa narratrice au retour d’une histoire familiale dont elle s’est détournée.
Pour Claudia Mendes, le passé ressemble à des patates. Celles dont la culture a déformé les mains de sa grand-mère revêche et dont le transport, dans des sacs tenus par des cordes en sisal, a incurvé le toit de la Fiat familiale. À la fin des vacances, ses parents n’avaient d’autre choix que de quitter le patelin de l’aïeule chargés de ces tubercules. Ils ont un goût incomparable assuraient-ils à Claudia, leur fille unique, avant de les disposer dans le garde-manger de leur appartement « encombré« , dans la banlieue de Lisbonne.
C’est à l’âge adulte que le lecteur rencontre cette dernière, à laquelle Catarina Gomes confie la narration de son premier roman. Devenue architecte d’intérieur, Claudia a pris le contre-pied de l’histoire familiale comme de la prédilection maternelle pour les bibelots exposés dans une armoire vitrée, et de celle de son père pour le « rasoir anti-bouloches« , l' »affûteur électrique » et le « couteau à rôti« . « Si Picasso a connu sa période bleue, nous, nous avons eu la phase des petits appareils électroménagers« , écrit l’autrice dans un de ses plus cocasses passages.
Mais le passé ne s’enterre pas comme ça. À la faveur d’un héritage surprise, les patates reviendront encombrer la mémoire de Claudia. C’est le point de départ d’une enquête familiale que Catarina Gomes nous conte dans un registre souvent tragicomique donnant toute sa singularité à ce beau roman sur l’identité quand, à l’heure du deuil, il s’agit d' »identifier ce qui fait de nous ce que nous sommes« .
Marianne Meunier – La Croix – 10 septembre 2026
Terres minuscules, marron tendance brun argile 8003
Une nouvelle voix de la littérature lusophone vient enrichir le catalogue des éditions Chandeigne & Lima, en cette rentrée littéraire, avec le premier roman traduit en français de la journaliste lisboète Catarina Gomes, Terres minuscules une petite pépite à l’étrange goût de pomme de terre, accessoirement un de mes légumes favoris. Ce n’est pourtant pas du tout le cas de la narratrice Cláudia, qui elle, les abhorre. Il faut dire que ces petites tubercules, pas très jolies de surcroît, envahissent sa vie et son appartement depuis sa plus tendre enfance, depuis celles dont sa grand-mère les submergeait quand, avec ses parents, elle retournait l’été au petit village ancestral d’Arrô, jusqu’à ce sac intact qu’on lui rendra après l’accident de la route qui coûtera la vie à ses deux parents, qui comme l’autre sac qu’ils avaient ramené du « patelin » finiront leur parcours sur un I.P, un itinéraire principal, et ne reviendront jamais à Lisbonne.
Et c’est pourtant encore et toujours ces patates qui viennent contaminer sa petite vie tranquille et citadine de décoratrice d’intérieur depuis qu’un oncle paternel parti au Brésil dans sa jeunesse vient de lui léguer après sa mort quatre petits terrains minuscules ( guère plus grands que les petits appartements qu’elle décore) dans ce bled paumé où elle s’était pourtant juré de ne jamais retourner. C’est que du passé, Cláudia comme avant elle ses parents, a choisi de faire table rase. Elle, à leur image, a fait le choix du présent. Toute son enfance elle a vu ses parents tenter de couper le cordon avec le village où la grand-mère Adozinda poursuivait une vie on ne peut plus traditionnelle. À Lisbonne, ils se sont inscrits dans l’ère du formica et du couteau électrique ne se résignant à reprendre habitudes et tics de langage que dans les rares moments où ils avaient des contacts avec Adozinda. Pourtant, Cláudia ne va pas avoir le choix ; elle va devoir remonter la route et le temps jusqu’à Arrô jusqu’à l’enfance de ses parents, cousins germains, qui s’étaient choisis l’un l’autre, soi-disant parce qu’ils se comprenaient.
« Cela faisait une éternité que je n’avais pas repensé « aux nôtres ». Et jamais, elles ne m’étaient revenues encore comme ça, si nombreuses, dans autant de contextes : liées à mes parents, à leur existence, à ma vie avec eux, à leur fin. Cela me paraît indigne. Après tout, ce ne sont que des patates. Je préfèrerais que mes parents, ce que nous avons vécu ensemble, me reviennent associés à quelque chose de beau, d’agréable, je ne sais pas, une fleur, une chanson, une couleur. Pas des pommes de terre.
Mais la mémoire n’est pas une jambe, elle ne fait pas ce qu’on lui ordonne, elle n’obéit pas, inutile de lui dire : »laisse tomber, n’y pense plus. » La mémoire est douée de sa propre volonté et se moque bien de la nôtre. Ce n’est pas moi qui décide quels souvenirs je garde, ni quelle forme ils veulent prendre, ni à quel moment ils choisissent de ressurgir ni ce qui déclenche leur apparition. Si tout cela me revient maintenant, de cette manière, c’est à cause de la lettre arrivée du village. »
─ Catarina Gomes, Terres minuscules
Dans cette remontée vers le passé que Catarina Gomes force sa narratrice à entreprendre, deux niveaux d’analyse vont se déployer et s’imbriquer. Une dimension intime d’abord, celle d’une jeune femme qui va apprendre sur sa famille des événements dramatiques qui lui étaient totalement inconnus et qui vont éclairer d’un nouveau jour, en retour, la vie de ses parents, avec le sentiment tout à la fois de mieux les comprendre et d’être un peu passée à côté de ce qu’ils étaient sans doute au plus profond d’eux. Mais également une dimension plus sociétale qui fait de ce trajet de retour vers le « bled » l’archétype ou le symbole de la distance qui s’est instaurée en quelques dizaines d’années seulement entre les campagnes du Portugal et les villes (un propos qui serait valable pour beaucoup de pays européens).
Ce premier roman dont le style, presque clinique, qui exclut tout pathos et superflu, est un parfait miroir de la volonté farouche de Cláudia de mettre à distance sa peine et la dimension tragique de son existence. Mais ce qui apparaît comme l’idée maîtresse du texte, celle qui permet d’ouvrir en grand sa dimension réflexive profonde c’est la profession de Cláudia. Habituée de la modernité, de ses couleurs (elle connaît par cœur son nuancier RAL) et de ses formes, elle est le parfait œil pour nous montrer de façon presque terrifiante (par ce que cela nous renvoie à nous-mêmes) à quel point nous avons décroché du monde physique. Sale, inhospitalière, à une autre échelle, habitée par des personnes avec qui il est difficile de se comprendre, voilà comment lui apparaît cette campagne à quelques heures Lisbonne, et au milieu de laquelle elle s’éprouve telle une totale étrangère, une désorientée. L’idée n’est pas dans ce livre de mener une défense militante de la nature mais juste de nous faire sentir, très subtilement, via Cláudia, l’endroit précis où nous sommes (en grande majorité) arrivés. Et il n’est bien sûr pas question que de perception physique du monde, cette distance, Cláudia le comprend vite, est également une distance mentale qui nous enferme et nous sclérose tout à la fois. Car en perdant le lien avec la terre, nous perdons le lien avec notre histoire et avec ceux qui nous ont précédés et dont nous procédons.
Peu à peu Cláudia, comme le lecteur, va prendre conscience que nos vies se déroulent désormais dans un décor. Un décor qui tout aussi parfait et beau soit-il, nous accueille et nous réconforte autant qu’il nous isole et nous délie les uns les autres. Or nos mémoires sont autant géographiques que corporelles, autant auditives qu’olfactives. Nous ne pouvons et ne pourrons durablement habiter la terre en surface, comme si elle n’était qu’une de ces toiles tendues des meilleurs studios de cinéma, capables de faire apparaître l’Everest sur une bâche en plastique.
Heureusement, avec Catarina Gomes les patates ont des yeux, des yeux pour voir, peut-être finalement plus loin que les nôtres. Des yeux pour atteindre les racines.
Cécile Douyère-Corallo – Addict Culture – 2 septembre 2026
Du petit village portugais d’Arrô qui a vu naître ses parents, Cláudia se souvient uniquement des interminables vacances d’été chez sa triste grand-mère et des sacs de pommes de terre ramenées en ville. Héritière de trois minuscules lopins de terre légués par un vieil oncle inconnu, elle revient dans ce village qu’elle n’a pas revu depuis vingt ans. Cláudia apprend que sur l’une de ces parcelles s’est autrefois noué un drame qui a conditionné toute la vie de ses parents et qui explique bien des comportements de sa grand-mère. C’est touchant de voir cette femme résolumment urbaine reprendre contact avec la terre de ses aïeux et retrouver le sens profond de sa famille. Un roman tendre et émouvant!
Jean-Paul Guéry – Le courrier de l’Ouest – 21 août 2026
