Salazar et les trois France

Président du conseil des ministres du Portugal de 1932 à 1968, sous le régime corporatiste de l’Estado Novo, António de Oliveira Salazar était un habile. En France, on connait mal le dictateur que le général de Gaulle surnommait « l’idole de Vichy ». On regrette qu’aucun éditeur n’ait fait traduire António de Oliveira Salazar : o outro retrato, la biographie contrastée de Jaime Nogueira Pinto publiée à Lisbonne en 2007.

« Ce n’était pas un militaire, mais un universitaire. Un catholique fervent, démo-chrétien au départ, humble et discret, aucun culte de la personnalité, mais une poigne de fer, au service des idées du pape Léon XII », écrivait Jacques-Alain Miller en 2013 sur le blog de La Règle du jeu. Attaché à « construire le thomisme dans un seul pays », cet homme souvent indéchiffrable a isolé le Portugal du mouvement du monde, partant il lui a épargné les horreurs d’une guerre civile à l’espagnole et celles  de la Seconde Guerre mondiale. Sa seule folie fut son anticommunisme, devenu meurtrier dans les années 1950 – 1960, quand la police politique (PIDE) pourchassait les opposants au régime.

Dans Pétain, Salazar, de Gaulle, ambiguïtés, affinités, illusions (1940-1944), l’ancien ambassadeur Patrick Gautrat met à profit sa parfaite connaissance des sources portugaises et des archives diplomatiques pour éclairer le jeu du Portugal au moment de l’effondrement de la France en 1940, de la mise en place d’une politique de collaboration, du débarquement allié en Afrique du Nord et de l’occupation subséquente de la zone libre.

Alliance luso-britannique

Ceux qui ont une conception « bismarcko-bainvillienne » des relations internationales – où les amitiés séculaires entre les pays comptent davantage que les inclinations idéologiques du moment – ne seront pas surpris d’apprendre que malgré les affinités avec le régime de Vichy et sa « dictature agricole » (Georges Bernanos), Salazar n’a jamais trahi une alliance luso-britannique qui remontait au XIVe siècle. Les flottes anglaise puis américaine ont trouvé un port d’accueil aux Açores tout au long du conflit. À Lisbonne, où sont passés des dizaines de milliers de Juifs fuyant vers New-York, Rio de Janeiro et Buenos Aires, les diplomates anglais ont été libres de manoeuvrer à leur guise. C’est à Casablanca, le film de Michael Curtiz, que l’on songe pour se figurer l’ambiance de l’époque dans la capitale portugaise. Les gaullistes n’étaient pas les bienvenus, mais ils n’étaient pas proscrits. Lors du premier semestre 1943, l’habile Salazar a même eu l’art de composer avec « trois France », celle de Pétain, de Gaulle et Giraud.

Patrick Gautrat restitue avec subtilité « le jeu tortueux de la neutralité ». Fidèle à l’alliance anglaise de sa patrie, le « moine-dictateur » Salazar se méfiait des Allemands. En octobre 1942, l’ancien élève du petit séminaire de Viseu dénonçait « l’Allemagne qui n’a jamais su dominer ses victoires en dominant sa force ». On doit lui reconnaître une aversion ferme, publique, assurée de toutes les formes de volonté de puissance. « il n’y a pas de pouvoir, mélancolisait-il, tout est une manoeuvre perpétuelle pour le conserver. »

Sébastien Lapaque – Le Figaro – Juin 2019

 

Entretien de Patrick Gautrat, auteur de « Pétain, Salazar, de Gaulle » à l’antenne de Artur Silva dans l’émission « Passage à niveau » sur radio Alfa. Avril 2019.