Salazar, fidèle allé de Pétain

Durant la Seconde Guerre mondiale, les rapports entre la France et le Portugal offrent un exemple tout à fait particulier et étonnant. Ils sont émaillés de ces ambiguïtés qu’un des affrontements les plus manichéens de l’Histoire n’a pas manqué de susciter. Patrick Gautrat était bien placé pour présenter le dossier, lui qui eut toujours d’étroits contacts avec le Portugal où il fut même ambassadeur.

Comme l’Espagne, le Portugal resta neutre. Mais, à la différence de Franco, Salazar n’avait pas eu besoin d’Hitler et de Mussolini pour asseoir son pouvoir. Vichy ne connaîtra pas d’allié plus proche. Les affinités sont fortes et nombreuses. Depuis longtemps, la culture portugaise est attirée par un tropisme français. Le français est enseigné à l’école, et les grands auteurs français ont marqués les esprits. « Parmi les maîtres qui ont formé ma pensée, c’est aux français que je suis le plus redevable », reconnaîtra Salazar. Mais la droite portugaise n’appréciait guère la Révolution française ni ses héritiers. Aussi la Révolution nationale de 1940 fut, pour elle aussi, une « divine surprise ». Le Portugal avait désormais « un petit frère » en France.

L’État français et l’Estado novo ont une proximité idéologique étroite, à partir du corporatisme. Les devises inscrites aux frontons officiels sont quasiment identiques : « Dieu – Autorité – Nation – Famille », dit-on à Lisbonne. « Vous êtes le soldat victorieux de Verdun! » lance Salazar à Pétain qui  lui répond en le traitant de « grand chef ». Les deux hommes, qui ne se sont jamais rencontrés, se retrouvent dans un même mépris du fascisme – surtout Salazar qui hait les uniformes et les grandes foules -, et dans ce « totalitarisme modéré« , qui trouve des chantres chez les intellectuels des deux pays. Jusqu’au bout, jusqu’en 1944, Salazar gardera son estime et sa confiance au maréchal et, malgré la souplesse de sa démarche, sera intransigeant dans le principe de la reconnaissance du gouvernement de Vichy comme le seul représentant de la France. Il sera l’allié fidèle qui interviendra en faveur de la France de Vichy auprès de Franco, ou auprès des Britanniques pour leur demander d’adoucir leur blocus des colonies françaises.

Toutefois, à travers l’histoire, le Portugal a tissé avec l’Angleterre une alliance indéfectible. Et Salazar en tint compte, comme ses prédécesseurs. Contrairement à Laval, il souhaitait sans doute une victoire anglaise,. Mais il a une phobie : le communisme. Et l’alliance entre Churchill et Staline le déchire, car elle peut favoriser l’invasion rouge. Dans cet univers en en furie, Salazar garde ses caps, en sachant se livrer à un subtil empirisme.

Avec la France de Vichy, les rapports économiques sont essentiels, mais difficiles. En 1941, des accords finissent par être conclus, par une série d’échanges qui incluent les phosphates du Maroc, dont le Portugal a un besoin vital. Les échanges culturels vont bon train, autour de l’Institut français, Jules Romain, Thierry Maulnier, Simone de Beauvoir, et d’autres tiennent des conférences appréciées. Les rapprochements cinématographiques sont fréquents et de brillantes expositions entretiennent la flamme.

Des relations courtoises avec les Gaullistes. 

Mais la petite communauté française du Portugal est partagée. Un « comité des Français lires » s’y développe, et les gaullistes voient l’intérêt géostratégique que représente le Portugal. Un français très connu au sein de la colonie française, Eugène Colson, est intronisé en 1941 comme le premier délégué du général de Gaulle à Lisbonne. Évidemment, le débarquement américain en Algérie accentue les relations. À Lisbonne, on évoque des « relations personnelles et courtoises » avec les gaullistes.  Courtoisie, mais rien de plus car, pour Salazar, la France officielle, c’est Pétain et lui seul. En tout cas, le Portugal présente pour les gaullistes un intérêt essentiel : permettre le départ pour Londres ou l’Amérique de nombreux candidats au voyages venant d’Espagne, Juifs compris. La complaisance portugaise se comprend d’autant mieux que les phosphates  marocains dépendent désormais des Alliés.

Mais Vichy commet de lourdes maladresses. Notamment au niveau diplomatiques. Après le départ en 1942 du ministre de France en place – ambassadeur de fait, le titre en moins  – pour un poste en Amérique du sud, le choix se porte sur des hommes pour le moins contestés : Laval veut imposer Guérard, un anglophone hystérique, puis Paul Morand qui, dans une nouvelle, a tenu sur les Portugais des propos quelques peu désobligeants, puis Monier, qui ne parvient pas à faire oublier son passage au commissariat général aux questions juives. Du coup, le personnel de la légation française ne cesse de se déchirer. L’Institut est ouvertement gaulliste. La mission militaire tient pour Vichy, mais le chargés des visas est gaulliste. Les autres sont attentistes. On devine l’ambiance à l’intérieur, et le rayonnement extérieur?

Les mois passent. Salazar tire parfaitement son épingle du jeu. Il a compris, depuis longtemps, quel camps avait choisi la victoire. Mais il garde ses liens affectifs avec Vichy. Pour endiguer la déferlante bolchévique, il imagine d’illusoires constructions, dans lesquelles Pétain représenterait un espoir de solution négociée. Comme, par exemple, ce projet d’Union latine, qui réunirait les peuples latins d’Europe et d’Amérique du Sud, en y associant l’Afrique. Car « seul l’esprit latin pourra sauver la culture ».

Naturellement, l’histoire impose sa marche. Les rouges ne franchiront pas le Rhin, et Salazar touchera les dividendes de son habile neutralité. De Gaulle, lui, n’oubliera jamais la différence de traitement entre les deux France. Il rendra visite à Franco. Il n’ira jamais au Portugal.

Claude Dupont – L’ours – Septembre – Octobre 2019 

 

Salazar et les trois France

Président du conseil des ministres du Portugal de 1932 à 1968, sous le régime corporatiste de l’Estado Novo, António de Oliveira Salazar était un habile. En France, on connait mal le dictateur que le général de Gaulle surnommait « l’idole de Vichy ». On regrette qu’aucun éditeur n’ait fait traduire António de Oliveira Salazar : o outro retrato, la biographie contrastée de Jaime Nogueira Pinto publiée à Lisbonne en 2007.

« Ce n’était pas un militaire, mais un universitaire. Un catholique fervent, démo-chrétien au départ, humble et discret, aucun culte de la personnalité, mais une poigne de fer, au service des idées du pape Léon XII », écrivait Jacques-Alain Miller en 2013 sur le blog de La Règle du jeu. Attaché à « construire le thomisme dans un seul pays », cet homme souvent indéchiffrable a isolé le Portugal du mouvement du monde, partant il lui a épargné les horreurs d’une guerre civile à l’espagnole et celles  de la Seconde Guerre mondiale. Sa seule folie fut son anticommunisme, devenu meurtrier dans les années 1950 – 1960, quand la police politique (PIDE) pourchassait les opposants au régime.

Dans Pétain, Salazar, de Gaulle, ambiguïtés, affinités, illusions (1940-1944), l’ancien ambassadeur Patrick Gautrat met à profit sa parfaite connaissance des sources portugaises et des archives diplomatiques pour éclairer le jeu du Portugal au moment de l’effondrement de la France en 1940, de la mise en place d’une politique de collaboration, du débarquement allié en Afrique du Nord et de l’occupation subséquente de la zone libre.

Alliance luso-britannique

Ceux qui ont une conception « bismarcko-bainvillienne » des relations internationales – où les amitiés séculaires entre les pays comptent davantage que les inclinations idéologiques du moment – ne seront pas surpris d’apprendre que malgré les affinités avec le régime de Vichy et sa « dictature agricole » (Georges Bernanos), Salazar n’a jamais trahi une alliance luso-britannique qui remontait au XIVe siècle. Les flottes anglaise puis américaine ont trouvé un port d’accueil aux Açores tout au long du conflit. À Lisbonne, où sont passés des dizaines de milliers de Juifs fuyant vers New-York, Rio de Janeiro et Buenos Aires, les diplomates anglais ont été libres de manoeuvrer à leur guise. C’est à Casablanca, le film de Michael Curtiz, que l’on songe pour se figurer l’ambiance de l’époque dans la capitale portugaise. Les gaullistes n’étaient pas les bienvenus, mais ils n’étaient pas proscrits. Lors du premier semestre 1943, l’habile Salazar a même eu l’art de composer avec « trois France », celle de Pétain, de Gaulle et Giraud.

Patrick Gautrat restitue avec subtilité « le jeu tortueux de la neutralité ». Fidèle à l’alliance anglaise de sa patrie, le « moine-dictateur » Salazar se méfiait des Allemands. En octobre 1942, l’ancien élève du petit séminaire de Viseu dénonçait « l’Allemagne qui n’a jamais su dominer ses victoires en dominant sa force ». On doit lui reconnaître une aversion ferme, publique, assurée de toutes les formes de volonté de puissance. « il n’y a pas de pouvoir, mélancolisait-il, tout est une manoeuvre perpétuelle pour le conserver. »

Sébastien Lapaque – Le Figaro – Juin 2019

 

Entretien de Patrick Gautrat, auteur de « Pétain, Salazar, de Gaulle » à l’antenne de Artur Silva dans l’émission « Passage à niveau » sur radio Alfa. Avril 2019.

Salazar vu de France

À son sujet, Jacques Bainville parlait avec justesse de « dictature des professeurs ». Les historiens se penchent enfin sur les relations entretenues avec la France par la figure dominant la vie politique portugaise de 1932 à 1968, le francophile Antonio de Oliveira Salazar. Saluons d’abord l’étude de l’ambassadeur Patrick Gautrat consacrée à la période 1940 – 1944. Idéologiquement proche de Pétain et de l’État français, qu’il reconnaîtra officiellement jusqu’au bout, le Portugal de Salazar ne négligea pas pour autant la Français libres, en cela fidèle à son alliance de toujours avec l’Angleterre. Il permettra aussi aux partisans du Général Giraud et à ceux de général de Gaulle de mener leur propre diplomatie à Lisbonne. En s’attachant à létude des sources diplomatiques françaises, Patrick Gautrat met en lumière les limites de la politique étrangère de Vichy et la surprenante patience portugaise à son égard. Mais l’attente, au Portugal, est souvent une attitude nationale.

De leurs côtés, les universitaires Olivier Dard et Ana Isabel Sardinha – Desvignes publient une étude très complète sur la réception enthousiaste de Salazar par une partie de la droite française. Issu du catholicisme social, professeur à l’université de Coimbra, Antonio de Oliveira Salazar (1889 – 1970) a très tôt suscité un intérêt certain dans l’Hexagone, notamment au sein de la droite maurrassienne. Son premier thuriféraire français est un écrivain et critique portugais , Antonio Ferro (1895 – 1956) qui publie, en 1934, chaz Grassetn un essai intitulé Salazar. Le Portugal et son chef, préfacé de Paul Valéry. À partir de là va se forger un véritable salazarisme français autour de Léon de Poncis, Henri Massis, Charles Chesnelong, et, plus étonnant, Émile Servan-Schreiber.

Après l’intérêt des théoriciens vint le temps des écrivains voyageurs : on rangera, ici, les femmes comme Gabrielle Réval et Christine Garnier restée célèbre pour ses Vacances avec Salazar (1952), et aussi le Belge Albert t’Serstevens (L’itinéraire portugais, 1940). Cet ouvrage revient aussi sur l’intérêt porté à la veille de la guerre par le colonel de La Roque sur l’expérience salazariste. Après la Seconde Guerre mondiale, de nouveaux noms apparaissent, aux premiers rangs desquels le colonel Rémy, officier maurassien, héros de la Résistance, compagnon de la Libération, et Jacques Ploncard d’Assac, réfugié au Portugal à la Libération après son passage à Vichy. Le dernier avatar significatif du salazarisme français date de 1972 : c’est la préface de Michel Déon (1919 – 2016), pas encore membre de l’Académie française, aux écrits politiques du successeur désigné par Salazar, Marcelo Caetano, qui sera balayé par la révolution des Oeillets, en 1974. « Chef » plus que « dictateur », fondateur d’un régime adulé par une partie de la droite, mais honni par la gauche, Salazar bénéficie encore aujourd’hui d’un large courant de sympathie au Portugal. Puissent ces ouvrages de grande qualité relancer en France l’intérêt historique pour cette expérience politique singulière malgré sa face sombre.

Jérôme Besnard – France, Forum – Septembre 2019