- Livres Hebdo
- Libération
- Le Monde des Livres
- Radio Alfa – Passage à niveau
- Le Chasse-Marée
- Le Matricule des Anges
Raul Brandão, « Les pêcheurs »
Méconnu en France, Raul Brandão (1867-1930) dépeint la vie des pêcheurs de son enfance, près de Porto, dans un récit empreint de douce nostalgie.
Les laboureurs de la mer. Le juriste et grammairien de la Renaissance Duarte Nunes de Leão définit le mot « saudade », ce sentiment typiquement portugais, de langueur et d’aspiration mêlées, en le distinguant du désir qui n’est autre que la douleur de l’absence. Dans la saudade, l’objet du désir, quoiqu’absent, est là : cette présence en creux nous comble. Dans les années 1920, alors qu’il a la cinquantaine, l’écrivain et journaliste Raul Brandão (1867-1930) se rappelle son enfance à Foz de Douro, une freguesia (« paroisse civile ») de Porto, au bord de l’océan. Il repense à ces hommes de la mer, à leur vie âpre où, à l’instar d’un champ qu’on laboure avec opiniâtreté, il faut sillonner les eaux en jetant inlassablement ses filets. La saudade fait renaître un monde englouti par le passage du temps. « Foz est vivante ! Je l’ai devant moi, la Foz d’autrefois, la Foz qui n’existe plus, la Foz des morts, avec son mouvement, ses types et ses paysages. » Au-delà de sa ville natale, Brandão fait dans Les pêcheurs la chronique d’autres communautés halieutiques du littoral lusitanien.
L’auteur d’Humus (réédition Chandeigne & Lima, 2023) dépeint ici la réalité avec acuité mais ne se contente pas dire le quotidien des pêcheurs de sardines ou de thon : son regard empli de sympathie dépasse le vérisme documentaire. L’humilité des choses appelle un supplément d’âme : « La vie passe et un moment de la vie ne passe plus – il se transforme. Et l’approche de la mort le revêt d’une couleur différente […] Je vois les trous sur les murs et les reflets à fleur d’eau qui durent un instant et se renouvellent toujours. » Finitude et lumière éternellement recommencée.
Sean Rose – 9 avril 2026
Grand bleu en noir
Le monde enfui des travailleurs de la mer par le Portugais Raul Brandão
Il y a un siècle, avec Os Pescadores (paru en 1923) l’écrivain portugais Raul Brandão (1867-1930) lançait un cri d’alarme. Petit-fils d’un pêcheur mort en mer, il immortalisait par la littérature un monde en voie de disparition et détaillait la destruction en cours. À cette époque, la pêche à la dynamite et aux filets tueurs d’alevins, mettait déjà en péril le fabuleux foisonnement des eaux portugaises. Pêcheurs est fait de notes, de fragments, ordonnés géographiquement, puisqu’il dessine un parcours tout au long du littoral, du nord au sud, de Foz do Douro (où naquit l’auteur) à l’Algarve.
Cordages de navire. Le deuxième livre de Brandão traduit par Chandeigne et Lima, après Humus, est imprégné de souvenirs puisés dans l’enfance de l’auteur. Il se rappelle des faits qu’il qualifie d’«insignifiants». Ils « ont marqué à jamais mes yeux et mon âme. Longtemps je les ai perdus dans le tumulte de la vie, aujourd’hui ils s’imposent à moi avec une acuité extraordinaire». L’écrivain revoit ainsi la maison de sa grand-mère, où des cordages de navire servaient de rampe dans les escaliers, des filets en cours de ravaudage, des «femmes assises sur les marches», «un matin de je ne sais plus quand, un matin qui n’existe plus et que je vais déterrer tel quel, le bleu et la brume, la brume et la mer…»
Il faut se laisser entrainer par le pouvoir puissant qu’à Brandão de faire naître des sensations par les mots, là où des artistes, comme William Turner ou Eugène Boudin, emploient leur palette. Voilà une marine de plein jour: «La mer parfois ressemble à un voile diaphane, quelquefois à de la poudre verte. Parfois elle est d’un bleu transparent, d’autres fois cobalt. Soit elle n’a pas de consistance et elle est ciel, soit elle est confusion et colère. Le matin elle s’évanouit, l’après-midi elle rêve. Et il y a des jours de brouillard où elle est extraordinaire, lorsque la brume épaisse s’amenuise peu à peu et qu’elle surgit derrière le dernier rideau vaporeux, toute verte, d’un vert que l’on a envie de respirer.» Raul Brandão qui envisagea de devenir peintre, écrit comme on place des touches de couleurs sur une toile. Voilà pour la lumière. Le noir est plutôt du côté de l’humain. Conscient du sort des opprimés, l’écrivain témoigne de la vie difficile des pécheurs, du courage des femmes dont l’existence est celle de bêtes de somme. Comme en un tableau infernal, elles se dressent, dégoulinantes de saumure, le panier sur la tête pour commercialiser les flots de poissons capturés. Dans Humus, paru en 1917, la mort et le pourrissement flottaient déjà dans l’air. C’est la même chose ici; l’auteur prévient: «Il arrive que je me réveille parfois en ayant devant moi un visage intact consumé par la terre… Mes morts sont de plus en plus vivants./ C’est de la saudade, mais pas seulement. Cela vient du tréfonds. Mes actes sont guidés par des mains disparues et je cohabite avec des fantômes.» Au cimetière, les noms des disparus en mer s’égrènent. Dans «la Mort du patron», Raul Brandão raconte ces moments de «terreur suspendue», quand la tempête rend périlleux le retour à terre et que sur le rivage les femmes pleurent et prient.
Galet du mousse. Outre la description des techniques ancestrales de pêche, comme celles qui demandaient la présence de bœufs pour ramener sur la terre ferme les filets (pêche à la senne), Raul Brandão raconte des sorties en mer. 5 septembre 1921: Un mousse, à trois heures du matin, vient taper avec un galet à toutes les portes pour que les pêcheurs rejoignent le rivage, la rampe visqueuse, «l’obscurité comme un être immense». On pourrait entendre le bruitage de l’eau: «Je ne vois pas la mer, mais son haleine salée m’enveloppe et me pénètre et j’entends au loin sa clameur. Au premier plan résonne le déferlement ininterrompu, puis, là-bas au fond, je distingue une voix différente plus rauque, et, au-delà, une lamentation continue, d’où fuse de temps en temps un cri. La nuit le monde s’éteint et seule cette voix remplit le monde…»
La poésie, le réalisme social, le récit ethnographique tout se mêle dans ce livre peu classable, source nourricière dans la littérature lusophone. Raul Brandão déroule ainsi l’histoire du capitaine Célestin, ancien pirate, esclavagiste, reconverti dans le marcottage d’œillets. En 2021, la romancière portugaise Djaimilia Pereira de Almeida née en Angola en 1982, s’en est inspiréepour ses Trois Histoires d’oubli.
Frédérique Fanchette – Libération – 25 et 26 avril 2026
Impressions soleil couchant
Considérée comme une des plus belles œuvres de la littérature portugaise, Les Pêcheurs, publié en 1923 par le romancier, dramaturge et journaliste Raul Brandão (1867-1930), hésite entre le carnet de voyage du littoral portugais, de Povoa de Varzim à Sagres, le reportage sur l’activité halieutique et l’hommage à un art de vivre menacé en ce début du XXe siècle, où l’appel du Brésil et des usines commence à vider les rivages de leurs travailleurs. Cette crainte, teintée de mélancolie, transparaît dans la prose de Brandão. Elle est tantôt lyrique, quand elle décrit la brume et les couchers de soleil, ainsi que les silhouettes des hommes et des femmes à l’ouvrage se découpant sur l’océan dans un éblouissant jeu d’ombres et de lumières; tantôt technique, quand elle déploie le riche lexique désignant chaque espèce de poisson, chaque sorte de bateau et de filet. Le regard de l’auteur transforme son sujet en un tableau impressionniste. «Si j’étais peintre, je passerais ma vie à peindre le coucher du soleil au bord de la mer. Je ferais cent toiles toutes différentes avec des couleurs inattendues», écrit Raul Brandão. Que restera-t-il du poveiro, pauvre pêcheur, et du paysage façonné par sa main? Les mots, certains disparus ou intraduisibles, à tout jamais inscrits dans ce texte sublime d’un portraitiste de génie, dont on peut également lire Humus (Chandeigne, 2023), tableau vibrant d’un village portugais isolé et de ses habitants.
Gladys Marivat – Le Monde des Livres – 8 mai 2026
Interview de d’Elisabeth Monteiro Rodrigues, traductrice de Les pêcheurs de Raul Brandão, par Arthur Silva, dans l’émission Passage à niveau du 3 mai 2026.
Les Pêcheurs par RAUL BRANDÃO
Paru en 1923, Les Pêcheurs, de l’écrivain portugais Raul Brandão (1867-1930), mêle en un seul texte reportage et littérature, ethnologie et poésie. L’auteur, parcourant le littoral de son pays, y relate le quotidien des communautés de pêcheurs, leurs conditions de vie difficiles, la place centrale des femmes. Les différentes techniques de captures du poisson sont décrites, comme les bateaux. Le texte s’intéresse à un paysage, à des ambiances. Brandão se fait peintre et poète, décrivant par touches les variations de la lumière, les couleurs, la brume qui se joue de tout…
En mai dernier, pour accompagner la parution de la version française du livre, le Port-musée de Douarenez a organisé une rencontre avec Elisabeth Monteiro Rodrigues, traductrice des Pêcheurs, et Henry Kérisit, collecteur « graphique -. En un demi-siècle, il a voyagé à seize reprises sur les côtes lusitaniennes, fasciné par les décors de ses bateaux. « J’ai vécu cela ; ça prend aux tripes », lâche Henry à la fin de la projection de Pécheurs sans port. film de Marie-Louise Jacquelin tourné au Portugal en 1952 et montré en ouverture de la rencontre. « On est à Praia da Mira, poursuit-il, expliquant comment il a déterminé l’endroit du tournage. Ces incroyables bateaux d’avirons de 16 mètres de long pour 5 mètres de large étaient alors armés par plus de quarante hommes. » Elisabeth Monteiro Rodrigues poursuit en lisant un extrait des Pêcheurs qui se déroule justement à Mira, avant d’expliquer : « Brandão, né à Foz do Douro dans une famille de marins, avait inscrit son livre dans un projet plus vaste consacré aux classes prolétariennes portugaises. » La dimension politique est forte : déjà, Brandão évoque la pêche industrielle qui vide la mer et appauvrit le pêcheur.
À la fin de la rencontre, Henry est revenu sur les six unités portugaises conservées par le Port-musée de Douarnenez, « En 1986, à Nazaré, Jean-Pierre Philippe avait relevé une natiña qui fera l’objet d’une réplique par les Ateliers de l’Enfer. Ce même voyage, nous avions aussi acheté un moliceiro et commandé à un charpentier une mercantal — Deux ans plus tard, deux Boa Viagem – une barque de mer et une barque de pêche homonymes — rejoindront le Musée, avant l’arrivée de Catraia en 1989, achetée sur le Tage. Autant de barcos qui perpétuent la mémoire de ces pêcheurs qu’aimaient tant Brandão.
Gwendal Jaffry — Le Chasse-Marée — N° 351, juin-juillet 2026
Que meure le poisson !
La première traduction française des pêcheurs de Raul Brandão, classique de la littérature portugaise, entre lyrisme symboliste et précision naturaliste.
Les Pêcheurs commence « à la portugaise ». Le mot saudade figure, non traduit, à la première page du livre et Raul Brandão (1867-1930), en bon écolier du symbolisme, abuse d’abord des marines pittoresques et des motifs de la brume, des ténèbres, de l’irréalité. Ainsi, de la ria d’Aveiro : « Ici, la matière n’existe pas. » Et pourtant. Les notes et les souvenirs qui font celle des Pêcheurs (paru en 1923, six ans après son chef-d’œuvre Humus) dressent un tableau prosaïque, de moins en moins méditatif au fil des pages, monde de la pêche sur la côte portugaise au début du XXe siècle.
Âpre monde. Les fantômes des noyés hantent tout le récit et la mort s’ancre peu à peu dans la pensée du lecteur comme une tonalité lancinante, que restituent les répétitions circulaires du texte. « Le littoral et la mer enseignent et exigent une pêche collective – un grand bateau, un grand filet, et un nombreux équipage. La sortie est dangereuse et, à tout moment, la houle grandit et le bateau ne peut accoster.
D’où les énormes embarcations, les filets, les cordages ainsi que les bœufs pour les haler. » À Mira, il ne s’agit que de franchir la barre, de jeter le filet à quelques encâblures et de revenir ; bien assez pour noyer son monde. La besogne accomplie, les bœufs s’échinent quatre heures de rang dans le sable avant que n’émerge un butin assez misérable, quelques paniers de sardines à tout casser. En toile de fond, des cabanes putrides, des ruelles puant la marée tiède. Entre deux accès lyriques, la mer apparaît comme une malédiction pour l’engeance qui la sert, semant la « destruction » (le mot revient à plusieurs reprises) pour survivre. « Vive l’homme et que meure le poisson ! » lance une vieille au retour d’un navire.
Le regard de l’auteur est distant (il n’embarque que deux fois et ne voit pas malice à évoquer ses baignades entre deux scènes tragiques), mais dévoué et compétent. Le sordide ne lui échappe pas, l’âpreté des grossistes et des poissonnières, le massacre des thons dans les madragues de l’Algarve. Ni la contrebande, le vol et la paresse. « Il y a des années de cela, certains pêcheurs de Nazare se sont perdus en mer au cours d’un naufrage. Une souscription a été organisée, qui a permis aux veuves de vivre un certain temps. Et les autres disaient, envieuses : « Dommage que le mien ne soit pas mort aussi… » » Aucune place n’est faite à l’espoir d’une vie meilleure. Brandão ne conçoit guère d’autre avenir que l’épuisement de la ressource par la surpêche, le progrès, l’industrie.
Le vocabulaire – plein de régionalismes datés, dont Élisabeth Monteiro Rodrigues a élucidé à grand-peine la signification – a parfois cette exactitude à la limite de l’absurde que Simon Leys, dans la préface de sa traduction de Deux années sur le gaillard d’avant de Richard Dana, ouvrage pionnier de la littérature maritime, a comparé aux inventions lexicales de Michaux. Mais sans affèterie aucune de la part de Brandão, toujours d’une grande économie de moyens lorsqu’il aborde les réalités humaines. Comme souvent en bord de mer, les femmes tiennent la baraque et ses portraits sont parfois d’une justesse à la limite de l’effondrement. Voici l’attente d’un bateau disparu : « Je fixe une femme grande, osseuse, au visage de cheval, toute vêtue de noir, qui gémit tout bas à mes côtés. Ses vêtements trempés collent à son corps, ses mains maigres et tannées, aux ongles rongés par le travail, se plantent dans sa poitrine pour réprimer les sanglots qui la brisent. (…) Elle est l’une des rares à ne pas crier, peut-être l’une des rares à comprendre… mais elle ne cesse de gémir – elle ne peut étouffer complètement ce craquement qui lui vient du dedans et qui, peut-être, est son propre cœur pulvérisé par le malheur. (…) Sur le port, devant le banc de sable, le canot de sauvetage tangue. Plus de cris. Une bande de femmes arrive à la dernière minute, elles viennent de plus loin, avec les mêmes larmes et les mêmes yeux ébahis. (…) Il n’y a que celle là-bas qui ne pleure pas – comme si elle savait que les larmes sont inutiles ou parce qu’elle n’a plus de larmes à verser. Elle continue de gémir tout bas, dans la dernière trituration de sa douleur. »
Laurent Perez — Le Matricule des anges — juin 2026
