Les univers maritimes n’ont cessé de passionner les écrivains. À l’approche du 500e anniversaire de la première circumnavigation autour de la Terre, Michel Chandeigne raconte le premier «voyage autour du monde» du navigateur portugais.

À ceux qui s’obstinent à croire qu’il a fallu attendre Galilée pour que les gens d’Église daignent reconnaître que la Terre était ronde – ainsi que l’on continue à l’apprendre aux enfants des écoles -, on recommande la lecture du Voyage de Magellan, que publient les Éditions Chandeigne à l’approche du 500e anniversaire de la première circumnavigation autour de la Terre. Que diable cherchaient donc le capitaine-général Fernão de Magalhães et les deux cent trente-six marins embarqués avec lui, le 20 septembre 1519 à Sanlucar de Barrameda, au nord de Cadix, s’ils croyaient que la Terre était plate ? Qu’aillaient-ils faire à bord du Victoria, du Trinidad, du San Antonio, du Concepcion et du Santiago, sinon trouver une mort certaine ? Auteur, avec Jean-Paul Duviols, d’un petit livre intitulé Idées reçues sur les Grandes Découvertes et éditeur scrupuleux de la relation d’Antonio Pigafetta aujourd’hui publiée sous le titre Le Voyage de Magellan, Michel Chandeigne aime remettre les pendules à l’heure à propos de cette histoire sur laquelle beaucoup se trompent – y compris Stefan Zweig. Il faut commencer par s’interdire de parler du tour du monde de Magellan. Chacun devrait savoir que le malheureux Fernand, tué aux Philippines en 1521, n’a jamais accompli son grand rêve.

Dans deux premiers volumes sous coffret publiés en 2007, salués comme un chef-d’œuvre éditorial par Simon Leys dans ces colonnes, Chandeigne avait publié la relation de Pigafetta assortie d’une masse considérable de documents et de témoignages sur le premier voyage autour du monde (1519-1522). Le volume allégé qu’il publie aujourd’hui reprend le seul témoignage du chroniqueur lombard avec la certitude qu’il se lit comme un roman. Simon Leys en convenait volontiers: la relation de Pigafetta vaut les grands livres d’aventures maritimes du XIXe siècle, il fait le poids sans problème face aux chefs-d’œuvre de James Fenimore Cooper (Le Corsaire rouge), Richard Henry Dana (Deux Années sur le gaillard d’avant) et Hermann Melville (Moby Dick).

Une introduction, des cartes et un appareil de notes d’une impeccable rigueur scientifique – augmenté d’une annexe extraordinaire qui décrit avec précision chacun des cinq navires et donne une courte biographie de chacun des marins embarqués – permettent de faire un usage savant de ce livre d’histoire unique en son genre. Mais il est également permis de le lire pour le seul plaisir de se rire des tempêtes. Il ne manque rien, dans cette aventure. Ni les personnages doubles, ni les chausse-trapes, ni les rebondissements. Capitaine portugais missionné par l’empereur Charles-Quint, Magellan suscitait la méfiance de ses compagnons castillans. Lors d’un hivernage dans la baie San Julian, sur les côtes de l’actuelle Patagonie, il a affronté une mutinerie qui s’est soldée par la condamnation de l’insolent Gaspar de Quesada au supplice de la cale: les bras accrochés dans le dos en haut de la vergue du grand mât, il fut lâché brusquement, avec une longueur de cordage ajustée de façon à ce que son corps se disloque avant de toucher la mer. On était en avril 1520. Le cercle du monde du levant au ponant était loin d’être bouclé…

Sébastien Lapaque – Le Figaro  – 1er février 2018