CE POURRAIT ÊTRE une scène d’un film de David Lynch. Vous êtes à Lisbonne et avez rendez-vous chez Fernando Pessoa dans un immeuble comme tant d’autres. Le tableau de l’Interphone vous propose plusieurs noms auxquels sonner : Alvaro de Campos, Alberto Caeiro, Ricardo Reis, Bernardo Soares, Pessoa lui-même. Vous pressez un bouton, puis un autre, un troisième. À chaque fois, c’est presque la même voix qui répond, semble vous connaître, grave et lente, celle de l’écrivain. Bienvenue au royaume des hétéronymes. Une pratique totalement étrangère à celle du masque pseudonymique et qui confie la création de vos œuvres à divers créateurs fictifs, dotés d’une physionomie, d’une vie et d’une psyché vivace. Revendiquant haut l’origine hystérique de cette pratique, Pessoa, qui l’a inaugurée dès l’âge de 6 ans avec son ami imaginaire le chevalier de Pas, donne voix et identités à des élans intérieurs, des pulsions psychiques créatives. Surgi en mars 1914 avec la surrection soudaine et « triomphale », en lui, d’Alberto Caeiro, Pessoa assiste aux apparitions successives du médecin latiniste Ricardo Reis, de l’ingénieur Alvaro de Campos et de son sosie fatigué Bernardo Soares. Pessoa retrace l’émergence des « hétéronymes » dans « cet espace incolore mais bien réel du rêve » au fil d’une lettre de 1935, proposée avec deux autres missives, sur l’occultisme et le messianisme patriotique.
François Angelier – Les yeux dans les poches – 19 mars 2026
Caeiro, Reis, Campos… la fabrique de l’automultiplication
Il arrive que des écrivains voient leurs créations leur échapper, leurs personnages vivant soudain leur vie en toute indépendance. Le cas est plus original quand, comme Fernando Pessoa, l’auteur a créé des écrivains, des dizaines d’hétéronymes dont les œuvres sont plus nombreuses que celles parues sous son nom. Voilà que plus de quatre-vingt-dix ans après la mort en 1935 de l’écrivain portugais né en 1888, sont traduites les lettres où il s’explique sur l’origine de ces écrivains virtuels. Et paraît Mon nom est personne, un roman de Matthieu Mégevand, né à Genève en 1983, dont les trois hétéronymes principaux de Pessoa — Alberto Caeiro, Ricardo Reis et Álvaro de Campos — sont les héros, leurs vies imaginaires imaginées à partir des informations fournies ici et là dans le corpus pessoan.
Quelques mois avant sa mort, Pessoa écrit à Adolfo Casais Monteiro (mais en fait «à la postérité», précise Richard Zenith dans sa préface traduite par Pierre-Emmanuel Dauzat et Aude De Saint-Loup) pour expliquer «l’aspect psychiatrique » de ces hétéronymes : il n’avait pas 6 ans qu’il s’était déjà inventé un «Chevalier de Pas […] par le biais duquel j’écrivais des lettres à moi-même». Et l’aspect proprement littéraire : «Un jour où j’avais finalement renoncé au projet — c’était le 8 mars 1914 —, je m’approchai d’une haute commode et, prenant une feuille de papier, je me mis à écrire, debout, comme je le fais chaque fois que je peux. Et j’écrivis trente et quelques poèmes d’un seul tenant, dans une sorte d’extase dont je ne parviens pas à définir la nature. Ce fut le jour triomphal de ma vie et je n’en connaitrai jamais d’autre semblable. [Ricardo Zenith indique que la composition s’étendit en vérité sur un temps plus long. ndlr.] […] Et ce fut l’apparition de quelqu’un en moi, à qui je donnai aussitôt le nom d’Alberto Caeiro. Pardonnez-moi l’absurdité de cette phrase : mon maître est apparu en moi.» Aussitôt, «instinctivement et subconsciemment», Pessoa trouve à ce maître «quelques disciples», et ce sont Ricardo Reis et Álvaro de Campos. «J’ai ainsi créé une coterie inexistante. J’ai fixé l’ensemble dans un cadre bien réel.»
«Imaginons que dans les années 1910-1920 Valéry, Cocteau, Cendrars, Apollinaire et Larbaud aient été un seul et même homme, caché sous plusieurs « masques » : on aura une idée de l’étrange aventure vécue à la même époque au Portugal par Fernando Pessoa,» Telle est la première phrase de l’introduction de Robert Bréchon (1920-2012) à Je ne suis personne, anthologie «vers et proses» de Pessoa (Bourgois, 1994). Et elle est une sorte de point de départ pour Mon nom est personne : Matthieu Mégevand raconte la vie de cette coterie inexistante dans ce qui est une introduction à et une analyse de l’œuvre de Pessoa – et surtout un texte franchement romanesque où on vit l’aventure de ce «paysan mal dégrossi» qu’est Alberto Caeiro devenant mystérieusement poète par un rapport immédiat à la nature. Parmi ses admirateurs, Ricardo Reis, le médecin ennemi du «monde moderne», et Álvaro de Campos soudain «en contact avec la poésie, le milieu littéraire de Lisbonne, les mouvements d’avant-garde, jusqu’à créer l’une des revues portugaises les plus importantes du XX siècle». Voilà donc tous ces hétéronymes accédant à une existence supplémentaire, celle de personnages de roman, avec leurs joies, leurs malheurs, leurs talents et leurs jouissances.
Apparaît aussi dans Mon nom est personne Bernardo Soares, le prétendu auteur du Livre de l’intranquillité que Pessoa, écrit Richard Zenith, a défini comme un « »semi-hétéronyme », parce que, loin d’être nouvelle et différente, sa personnalité n’était qu’une « mutilation » de la sienne ». On y rencontre également un «homme seul, son large chapeau de feutre, ses petites lunettes cerclées à monture d’écailles, sa moustache qui dessine un triangle, qui lève la tête et pense (il y a une grande œuvre à faire et mille vies en moi)». Et Álvaro de Campos se trouve confronté à un type qui « ressemble un peu à Bernardo Soares» et dit s’appeler « Fernand Personne ». « Si la pensée était une poudre, si la conscience était une flamme, Fernando Pessoa aurait explosé », écrit Matthieu Mégevand dans la dernière partie du roman, intitulée «Fernando Pessoa», Et aussi : «Dans le monde physique, dans la patrie des sens, l’acte de création est un trou noir. Il n’y a rien à voir, rien à sentir. Cela n’a aucune odeur, l’écriture.» Mais Fernando en personne, c’est quelqu’un
Mathieu Lindon – Libération – 30 et 31 mai 2026
