A priori un oxymore… Et pourtant les vierges enceintes, ces statues de Marie dans l’attente de Jésus, la main posée sur un ventre rebondi, ont bel et bien orné églises et monastères, entre le XIIIe et la fin du XIVe siècle, au Portugal, en Espagne et en France. Une représentation sensuelle, féminine et humaine de la mère du Christ jouissant d’une forte ferveur populaire auprès de celles qui lui confiaient leurs espoirs et leurs peurs (il y avait jusqu’à 10 % de décès en couches au Moyen Âge).

En 1530, le concile de Trente décide de mettre à l’index ces représentations «irregardables» – le corps des femmes ne pouvant qu’être impur, il n’avait pas sa place dans les lieux de prière. Quel fut le destin de ces statues ? En existe-t-il encore ? Comment s’imposa le discours théologique pour discriminer (un peu plus) les femmes ? C’est à ces questions que répondent Jean-Yves Loude et sa compagne Viviane Lièvre, tous deux ethnologues, voyageurs et auteurs, connus pour leurs investigations dans les coulisses de l’histoire. Une enquête au long cours entre Le Puy-en-Velay et la ville portugaise d’Evora (à 130 kilomètres à l’est de Lisbonne), en passant par Saint-Jacques-de-Compostelle, Bragance ou Porto. Un voyage initiatique et érudit en quatorze stations (comme il se doit) dans les pas de la mère du Christ.

Fabrice Drouzy – Libération – Octobre 2022

À l’occasion du Festival du documentaire et du livre « Le Grand Bivouac » qui vient de se tenir à Albertville, on part à la découverte d’un chemin original, tracé par la photographe Viviane Lièvre et l’écrivain nomade français Jean-Yves Loude, invité du festival. Ensemble, les deux ethnologues sont partis du Puy-en-Velay jusqu’en Galice en passant par le Portugal, en quête de vierges enceintes, faisant du voyage une quête de vérité, de justice et d’égalité.

Pour sa 21ème édition qui vient de s’achever, le festival français d’Albertville a décidé de célébrer les « identités remarquables », mais aussi de « prendre le monde à témoin ». Témoin du monde et de ses coulisses, Jean-Yves Loude, en est un assurément, tant cet écrivain sillonne le monde -lusophone surtout- depuis plus de 30 ans pour le comprendre et surtout en témoigner à son retour.

Depuis de nombreuses années, on le suit à Si loin si proche, avec sa compagne Viviane Lièvre, à travers des récits qui nous emmènent sur les traces des mémoires silenciées des Afriques, des Açores à Lisbonne en passant par le continent africain, ou encore dans l’Hindou Kouch où ils ont tous les deux longuement séjourné en tant qu’ethnologues.

Pour son dernier récit « Le chemin des vierges enceintes », paru aux Éditions Chandeigne, Jean-Yves Loude s’est longuement plongé avec Viviane Lièvre dans les textes saints, dans le Nouveau Testament, ses évangiles canoniques mais aussi apocryphes, avant de se lancer physiquement en quête de représentations bien particulières de la Vierge Marie, le ventre rond, enceinte, allaitante ou parturiente. Des statuettes parfois disparues ou cachées car jugées « irregardables » par le Concile de Trente en 1563.

Leur voyage long de 14 stations, entre la France, le Portugal et l’Espagne, prend alors des allures de jeu de pistes, en quête de ces statuettes qu’il faut aller chercher dans les recoins de l’histoire, dans des églises, des musées ou des chapelles isolées. Chemin faisant, sur cette voie de Compostelle bien à eux, nos deux inspecteurs-voyageurs remontent aux sources du discours misogyne de l’Église et interrogent la faiblesse du rôle dévolu aux femmes, à commencer par Marie, une figure pourtant populaire qui a su traverser les âges et les interdits.

Pour écouter Jean-Yves Loude au micro de Céline Develay Mazurelle, veuillez cliquer ICI !

(Radio France International – Octobre 2022)

Sur la piste des vierges enceintes

A-t-on déjà vu des représentations de Marie enceinte de Jésus ? Des sculptures ont bel et bien existé au Moyen-Âge mais elles ont ensuite disparu : la Vierge devait être pure, donc moins humaine. C’est à ce sujet inédit que les Lyonnais Jean-Yves Loude et Viviane Lièvre se sont attaqués avec un road-trip, du Puy en Velay au Portugal sur le chemin des Vierges enceintes. Entretien. Par Maud Guillot.

Comment définiriez-vous votre parcours ?

Jean-Yves Loude : Nous sommes des ethnologues, Viviane Lièvre, ma compagne, et moi. Je suis écrivain, elle est photographe. Cela fait des années que nous parcourons le monde. Nous sommes connus notamment pour notre travail sur les Kalashs du Pakistan, une société structurée par le chamanisme, véritable laboratoire vivant de mythes, avec qui nous avons vécu plusieurs années.

Comment définiriez-vous le style de vos livres ?

Ce sont des sortes d’enquêtes littéraires, à la recherche de mémoires occultées derrière la façade de l’Histoire. Ces enquêtes peuvent nous prendre plusieurs années, nous amener à apprendre de nouvelles langues. Elles associent la recherche livresque et le terrain. C’est aussi une nouvelle façon de raconter le voyage car ces enquêtes sont l’occasion de découvertes culturelles, gastronomiques…

Pouvez-vous donner des exemples de livres sur ces mémoires occultées ?

Oui, plus d’un siècle avant Christophe Colomb, l’empereur du Mali, Abou Bakari II, a monté une expédition de deux mille barques pour découvrir les limites de l’Atlantique, expédition dont il ne ne reviendra jamais. C’est ce qu’on raconte dans Le Roi d’Afrique et la Reine on explique pourquoi cette ville portugaise comptait déjà 10 % de population noire au XVIe siècle, comment elle a été influencée par l’Afrique…

C’est fort de cette expérience que vous vous êtes intéressés à ce sujet des Vierges enceintes ?

Michel Chandeigne, éditeur spécialisé dans la Lusophonie nous a lancé ce défi. Il nous a demandé si nous avions déjà vu Marie enceinte. Nous avons pensé à la fresque de Piero della Francesca à Monterchi en Toscane. Cette madone est incroyable. Mais c’est tout. Dans l’iconographie chrétienne, c’est la Vierge à l’enfant qui est présente. Notre commanditaire nous a alors orientés vers le Portugal où quelques sculptures subsistent.

Mais pourquoi ce sujet qui semble anecdotique vous a-t-il autant passionné ?

Parce qu’il dit beaucoup du rapport de l’Église aux femmes, vision qui imprègne toute une société. On associe ces disparitions à la logique d’un discours d’exclusion élaboré par des hommes religieux aux dépens de la moitié de l’humanité. En fait, au Moyen Âge, entre le XIIIe et le XVIe siècle, il y a eu beaucoup de représentations de la Vierge enceinte, main posée sur son ventre rond. Elle faisait même l’objet d’un véritable culte.

Comment expliquez-vous ce culte ?

À l’époque, les femmes avaient peu de recours. La médecine ne pouvait pas soulager leurs douleurs et leurs angoisses. Il leur fallait une aide proche : la Vierge. On était alors dans le culte d’une femme présente, naturelle… humaine. Les artistes ont commencé à illustrer cette incarnation. Ça n’a posé de problèmes à personne. Les femmes déposaient des offrandes, des bougies et faisaient des prières devant ces statues qui devaient les aider à avoir des enfants puis les protéger pendant la grossesse et l’accouchement, synonymes de dangers de mort.

Pourquoi ce culte de la Vierge commence-t-il au Moyen Âge ?

Il est possible qu’il ait commencé avant. Le Concile de Tolède au VIIIe siècle a enregistré la fête de l’attente donc de l’Annonciation le 18 décembre. Mais on n’a pas de trace de la matérialisation de ce culte. Le culte de Marie est imposé par les ordres cisterciens, des hommes qui placent la mère de Jésus au centre de la dévotion. Marie, figure bienveillante est utilisée pour diffuser la parole de Jésus.

Alors comment expliquer ce retournement de tendance ?

Au XVIe siècle, la Réforme se moque du culte de Marie. Les Protestants voient dans la dévotion à Marie de l’idolâtrie. S’ils admettent que Marie est une croyante exemplaire et qu’elle a conçu Jésus de manière miraculeuse, ils ne croient pas en l’idée selon laquelle la Vierge est sans péché. L’Église va alors réagir avec le Concile de Trente, entre 1547 et 1563 en tenant compte de ces attaques. Les sculptures sont dissuadées voire interdites. On les détruit, on les brûle, on les enterre, on les emmure.

C’est donc sous la pression des Protestants que les vierges enceintes disparaissent ?

Pas seulement. Les autorités catholiques comment à penser que la gloire de la Mère éclipse le fils. Il existe d’ailleurs des pièces de théâtre données dans des villes où cette rivalité est mise en scène et moquée. Or, c’est bien Jésus le héros. Comme les femmes ont encore besoin de ce recours, on sculpte des Marie plus plates avec un bouclier doré sur le ventre sur lequel il est écrit JHS, Jésus Christ.

Cet interdit touche-t-il d’autres imageries de Marie ?

Oui, la Vierge allaitante aussi est suspectée d’impudeur. Ces images sont irregardables. Elle ne peut pas non plus être alitée car ça voudrait dire qu’elle vient d’accoucher. En fait, c’est l’avènement de l’Immaculée Conception : si ce corps a accueilli Dieu, il faut qu’il soit pur. Il ne peut pas vivre le statut des filles d’Ève. Marie doit échapper au statut de femme normale. Un personnage hors du commun a besoin d’une naissance merveilleuse.

Mais comment explique-t-on “techniquement” la naissance de Jésus ?

L’Église va reprendre la version de Brigitte de Suède, femme puissante et d’influence, très religieuse qui dit avoir eu une apparition au cours d’un pèlerinage en terre sainte. La Vierge lui apparaît dans son manteau d’accouchée. Marie lui parle et lui raconte qu’elle s’est agenouillée et que le bébé était là. Elle devient une déesse, la femme idéale, qui est Vierge. De même, Marie doit avoir été conçue sans souillure. Dans les textes canoniques, on ne sait pas qui sont ses parents. Dans un apocryphe postérieur de Jacques ou de Matthieu,

on apprend que ce sont Joachim et Anne, mais qu’ils ne l’ont pas eue pas par “voie naturelle”. Ils se sont embrassés et Anne était enceinte… C’est évidemment une construction du mythe a posteriori.

Combien de Vierges enceintes avez-vous retrouvées ?

Nous avons effectué 14 étapes, ou stations. Une sorte de pèlerinage vers Saint-Jacques de Compostelle jalonné de ces rencontres. La première que nous avons trouvée est à Brioude en Haute-Loire où subsiste une Vierge parturiente du XVe siècle. Nous ignorions que dans les réserves était conservée une vierge enceinte de 50 cm, du XIVe siècle… Ça a été une belle surprise. Nous en avions trouvé une autre à Cucugnan. Avec beaucoup de difficultés. En bois, elle a été sauvée du bûcher in extremis.

Il n’y a que deux étapes en France. Comment l’expliquez-vous ?

Il n’y a jamais eu d’inventaire précis mais on pense qu’il y a eu plus de sculptures dans le Sud de la France sous influence de l’Ibérie et surtout en Espagne et au Portgual. On en compte une dans le Jura, à l’église de Chissey. Elle est spécifique avec une grossesse par transparence où on voit l’enfant Jésus. Mais notre objectif n’était pas de faire un simple inventaire. On voulait remonter le fil rouge de cet interdit.

Certaines d’entre elles se ressemblent…

Oui, car au XIVe siècle, il y a eu un maître, Mestre Pero, un Français, qui a beaucoup voyagé et diffusé son modèle. On voit la Vierge avec un côté effaré et la main en fourchette sur un gros ventre. Il a formé des disciples.

Comment ces statues ont-elles été sauvées de la destruction ?

Ce sont souvent les communautés qui les ont cachées. On en a trouvé une au Portugal, dans une chapelle privée qui avait été enterrée. Toute la population le regrettait. Finalement c’est grâce à la femme d’un notable local qu’elle est ressortie. Elles peuvent aussi ressurgir sur le marché de l’art… En tout cas, on ne sait jamais grande chose de leur histoire.

Mag2Lyon – Octobre 2022