Histoire d’un livre

Se libérer du « bon immigré portugais »

Mariana Alves a écrit « La Classe et la fonction », roman autobiographique de son enfance de fille de concierges, contre les clichés xénophobes et anti-immigration

Elle aurait aimé publier ce livre « plus tard dans [sa] vie ». Aveu étrange, elle en convient, surtout quand on est déjà dans sa trentaine et qu’il s’agit d’une première fois. Mais voilà, Mariana Alves désirait que ce roman, porté depuis longtemps et dans lequel elle décrit la loge de concierge tenue par ses parents, immigrés portugais, au cœur du 16e arrondissement de Paris, et l’enfance qu’elle y a vécue, mûrisse encore. Puis une « constellation de choses » a précipité l’écriture de La Classe et la fonction , confie-t-elle au «Monde des livres » par téléphone.

Cela a commencé par la lecture de plusieurs récits d’enfants de deuxième ou troisième génération d’immigrés, tel Tenir sa langue, de Polina Panassenko (L’Olivier, 2022). Puis par celle, sur le journal en ligne Mediapart, d’un article de Mickaël Correia évoquant la condition des femmes de ménage portugaises travaillant dans les familles bourgeoises du nord de la France. C’est un déclic. Elle se met à rassembler ses idées, « à vif ».

Quelques mois plus tard, elle découvre « Brûle-frontières ». Fondée en 2024 par Mylène Contival et Ana Maria Torres, au sein de la maison d’édition Chandeigne & Lima, cette collection de textes écrits en français par des auteurs liés au monde lusophone est née de l’envie de « donner un espace à des voix longtemps cloisonnées, tues ou non entendues », lit Mariana Alves sur le site de l’éditeur. Tout concorde.

Elle se lance dans l’écriture, avec le sentiment de retourner dans une maison hantée par ses souvenirs et par la violence des rapports de classe. Peu à peu, le récit, plutôt long, avec des dialogues et de nombreux personnages, dans lequel elle s’ « embourbe un peu », se resserre, devenant fragmentaire et elliptique. « J’envisage chaque partie comme une sorte de parcours, comme si je rentrais dans l’immeuble dans lequel j’ai grandi et avançais, salle après salle, du rez-de-chaussée au sixième étage », explique l’autrice .

Dans son manuscrit, l’écrivaine utilise des figures géométriques pour symboliser la loge, tel un code pour masquer pudiquement un sujet tabou au sein de l’immigration portugaise. Au fil du livre, elle finit par inscrire le mot « loge » à la place de ces schémas, levant le secret. Elle fait de ce lieu, considéré comme périphérique (ne serait-ce que par son exiguïté), le centre de son édifice romanesque où convergent tous « les Autres », « avec un grand A », précise-t-elle. Par cette formule, Mariana Alves retourne le stigmate de l’altérité et s’autorise à interroger la différence entre les gens d’en bas et les gens d’en haut. « Au départ, j’avais envisagé le texte comme une sorte de conte initiatique, d’où le personnage de la “Grande petite”, qui grandit en faisant l’expérience de la vie en rencontrant des adversaires. »

Ce faisant, Mariana Alves s’expose au risque de tomber dans la caricature du bourgeois du 16e arrondissement – ce qu’elle ne souhaite surtout pas : « Je voulais plutôt écrire contre les clichés – ceux du gardien d’immeuble portugais, de la femme de ménage portugaise, du maçon portugais, du bon immigré qui ne parle pas, qui ne pose pas de problème. Pour cela, je devais replacer le curseur sur quelque chose de plus réaliste. Ainsi, pour les Autres, j’ai utilisé des situations vécues dans l’immeuble, telle l’invasion de punaises de lits, qui fonctionne comme une métaphore humoristique de la noirceur que ces personnes qui ont une haute opinion d’elles-mêmes cachent en elles. »

Tout au long de l’écriture, deux questions l’obsèdent. Celle de l’intimité, d’abord. « Le côté paradoxal de la loge est d’être un lieu de travail et une maison. Et qui dit “maison” dit “intimité”. Mais comment se passe cette intimité dans un espace ouvert à tout le monde ? Ecrire ce roman, c’était se demander en quoi la littérature peut devenir, pour moi, une maison idéale, un endroit pourvoyeur d’intimité. »

Celle, aussi, du mérite. « Cette question m’a toujours fait tiquer. Pourquoi serais-je plus méritante que mes camarades alors que j’apprends de la même manière et que j’obtiens les mêmes notes ? Je voulais montrer avec humour comment ce genre de distinction fait qu’on commence à se demander si on mérite d’être là. Ce système, créé pour valoriser, porte un double langage, créant une sorte de distanciation qui n’est pas voulue ni demandée par l’enfant. »

Mariana Alves écrit vite, en une année intense. Puis, elle envoie un fragment de manuscrit à Chandeigne & Lima. « C’était déjà une mise en bouche de son roman, dont la lecture m’a beaucoup réjouie et remuée à la fois » , explique Anne Lima, la directrice de la maison. De son côté, Mylène Contival analyse : « La communauté portugaise en France, son histoire et sa situation sont encore aujourd’hui appréhendées à travers d’innombrables a priori et clichés. On parle souvent d’une “communauté silencieuse” ; j’ai plutôt le sentiment qu’elle a été réduite au silence ou “silenciée” sous de nombreux aspect s. »

Si le livre, dédié à la sœur de l’écrivaine, n’a pas été lu par ses autres proches en France, « car dans[s] a famille on ne lit pas », il séduit les libraires. L’autrice, qui écrit sous pseudonyme, préfère toutefois garder l’anonymat. « C’est une intimité que je veux préserver pour ma santé mentale, pour mes proches, mais aussi parce que je ne veux pas briller, abonde Mariana Alves . J’ai écrit ce livre pour le collectif, à un moment où j’en ai eu assez d’entendre des discours sur le droit du sol, l’immigration et qui mérite d’être là ou non. Ça a réveillé en moi une colère créatrice. » Qu’un seul livre ne devrait pas épuiser.

La loge aux rideaux ouverts

Soyons clairs : La Classe et la fonction, de Mariana Alves, est un événement. Enfin, l’histoire longtemps ignorée des descendants d’immigrés portugais en France trouve une forme littéraire, à rebours des préjugés servis jusqu’alors. Que ce vide immense soit comblé par un récit espiègle d’une centaine de pages, puisant chez Georges Perec comme chez Octave ­Mirbeau et Annie Ernaux, ­contribue à la fascination que l’autrice exerce sur ses lecteurs. Citant en exergue l’écrivain oulipien dans Espèces d’espaces (Seuil, 2022) – « L’inhabitable : l’étriqué, l’irrespirable, le petit, le mesquin, le rétréci, le calculé au plus juste » –, Mariana Alves ­revisite, sous une forme s’apparentant parfois à un conte, la ­jeunesse de la « Grande petite », dont les parents sont concierges dans le très chic 16e arrondissement de Paris. Son texte bref et fragmenté ­traverse les différentes pièces de la loge, les souvenirs des étés au Portugal et de l’école, où les ­professeurs la félicitaient d’être si « méritante », sans oublier les « Autres », les habitants de ­l’immeuble, pour qui les rideaux de la loge ne devaient jamais être tirés. Comment devenir soi quand on est privé, dès l’enfance, d’un espace à l’abri des regards où se réaliser ? Puissance de ce récit qui rompt le silence en même temps qu’il l’éclaire à la lumière de la violence des rapports de classe. 

Gladys Marivat – Le Monde des Livres –  6 mars 2026

Mariana Alves, La loge mode d’emploi – Une enfance invisible

C’est une habitation en pièces détachées. D’abord la loge, 17 pieds par 12, soit 19 mètres carrés. Puis dans la cour, les toilettes à la turque et plus loin la salle de bains. Dans l’escalier principal de l’immeuble, avec marbre et boiseries, se cache une petite dépendance pour ranger du matériel, et là-haut au dernier étage une chambre de bonne. L’autrice de La classe et la fonction revient par l’écriture sur les lieux de son enfance. Dans les années 80 et 90, Mariana Alves vivait avec sa famille d’origine portugaise dans un immeuble du XVIe à Paris. Arrondissement dit cossu qui a vu pendant des décennies des bataillons de concierges portugais ou espagnols constituer les basses classes du quartier. Son personnage principal, « la Grande petite », se rappelle le sentiment de honte face à ses camarades d’école ou de collège mieux logées, la frustration que créait le manque d’intimité, la rage rentrée devant les exigences des « Autres ». C’est ainsi qu’elle nomme les habitants des grands appartements. Les concierges étaient autrefois appelés, en argot, les « bignoles ». Du verbe bignoler : épier. Mais dans les souvenirs de la narratrice, et puisqu’ici on passe de l’autre côté du miroir, c’est plutôt les Autres qui espionnent la vie de ceux de la loge, derrière la porte vitrée au rideau tiré pendant la journée, les gardiens étant corvéables à merci.

La naissance d’un bébé, les vacances au pays, les boulots multiples du père, le remplacement du garde-manger par une cabine de douche, les habitudes nouvelles des Autres (livraisons à gogo, locations saisonnières) … les années se déroulent dans ce huis clos, marquées par un drame, la mort de la mère : « Un été, Maman n’est pas revenue du Portugal. A sa rentrée en sixième, sur la fiche scolaire, la Grande petite a ajouté « décédée » à sa profession. Et Papa « gardien d’immeuble ». La fonction avait changé de genre et l’étiquette d’orpheline se rajoutait à celle de fille d’immigrés. »

La Classe et la fonction est l’histoire d’une ascension sociale. La Grande petite, excellente élève à l’école, dès qu’elle sera adulte, deviendra propriétaire d’un appartement parisien plus grand que la loge. L’autrice rend hommage au passage à Annie Ernaux, avec une citation de la Honte. Son livre, parce qu’il s’attache à décrire par le menu ce rectangle habité, a aussi des accents perequiens. Écrit à hauteur d’enfant, il contient également en son milieu un zeste de fantastique. Les lieux sont souvent en la matière pleins de surprises. Après la mort de la mère, la tante prévient : « Tia Arminda disait que lorsqu’une personne disparaissait, l’endroit où elle habitait se ressentait et commençait à se détraquer. Se désintégrer. À s’autodétruire ». Le canapé, le frigo, le meuble bas… tout lâche. Et la suite est triste comme le manque d’une présence : « Petit à petit, la loge détruisait tout ce qui avait l’odeur de Maman, la dissolvait à grands coups d’eau de javel. Un jeu de chaises musicales où même les chaises changeaient car elles se cassaient au fur et à mesure. Et de quatre, il n’en resta plus que trois. »

Frédérique Fanchette – Libération – 14 et 15 février 2026

Mariana Alves, la mémoire géométrique

Avec le Troisième volume de la collection Brûle-Frontières, une collection particulièrement nécessaire que nous avons choisi de suivre chez Addict-Culture, c’est cette fois une voix de femme qui vient illustrer la trajectoire des immigrés portugais dans la France du milieu du XXe siècle. Après Souvenirs d’un futur radieux de José Vieira et les incroyables Itinéraires du refus de Jorge Valadas, les éditions Chandeigne & Lima, publient le récit aussi court qu’un incisif de Mariana Alves, La classe et la fonction.

Mariana Alves, nous relate l’histoire de le Grande petite, une petite fille du 16e arrondissement qui a passé son enfance autour de la très huppée station de métro, Église d’Auteuil, dans un de ces magnifiques immeubles qui font la gloire de ce quartier parisien. Sauf que voilà, la Grande petite n’habite pas dans un des somptueux appartements dépassant souvent les 100 m² comme ses petites camarades d’école, mais dans la minuscule loge de gardien tenue par ses parents. D’abord par sa mère qui prend cette loge quand elle arrive en France, puis par une famille qui croît en taille après avoir rencontré un beau brun tout juste arrivé lui aussi de son Portugal natal, et qui deviendra le père de la petite Mariana.

Ce qui structure l’espace mémoriel de Mariana Alves quand elle se retourne sur son passé c’est avant tout la géométrie, comme si toute sa mémoire d’enfance s’était constituée par et dans les limites de la forme de l’espace qu’elle et sa famille ont occupé. Cet espace c’est la loge, un tout petit rectangle que la narratrice a eu la justesse de dessiner concrètement sur la page du livre, de façon extrêmement subtile, entre les lignes de son récit, un rectangle minuscule qui trace les limites d’un monde, qui y enferme. La loge dont la taille est par définition réduite s’est de surcroît encore et encore rétrécie dans la tête de la petite fille ; d’abord lorsque la famille accueillera un second enfant et aussi au fur et à mesure que la Grande petite grandit, se confronte à l’indépassable barrière des murs, et ressent le besoin et le manque d’un espace à elle, d’un espace où elle n’aurait par exemple pas honte de convier ses amies. 

La Grande petite – un oxymore puissant qui dit parfaitement comment la petite fille a déteint sur la femme devenue adulte qui parle aujourd’hui et son regard rétrospectif sur l’enfance – est une élève modèle et étonne tout le monde par ses bonnes notes et sa maîtrise conjointe du portugais et du français, comme si d’ailleurs, remarque-t-elle être un enfant d’émigrés et maîtriser deux langues ou les savoirs fondamentaux constituait par essence un fait exceptionnel !!!  (Oui redisons-le, il serait temps une fois pour toutes, de comprendre que les plus forts en langues ce sont les immigrés pour qui l’acquisition de ces compétences est tout simplement vitale !). Elle développe notamment un goût infini pour les mots pour les dictionnaires dans lesquels elle se plonge pour éviter les regards toujours accusateurs des autres enfants, des regards ou des attitudes qui stigmatisent sa différence et entretiennent les stéréotypes les plus éculés sur la communauté portugaise.

Résultante de l’espace réduit dont disposera la famille durant toute la jeunesse de l’autrice, se pose la question cruciale de l’intimité. Il serait d’ailleurs plus juste de parler d’une absence totale d’intimité, puisque ce dont se souvient Mariana Alves c’est d‘avoir passé une jeunesse complète sous le regard des Autres, des autres avec un grand A, c’est-à-dire les habitants de l’immeuble. Entre les Autres et eux, les gardiens et leurs enfants, une frontière tout à la fois infranchissable et toujours ignorée existe. Car si les Autres rappellent par leurs gestes, leurs paroles et leurs postures qu’il existe un monde entre ceux qu’ils considèrent comme subalternes et eux, ils n’hésitent pas a contrario et en dépit de toutes les règles de politesse qu’ils se targuent de maîtriser, à venir à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, présenter des demandes parfois rocambolesques aux gardiens ou à faire porter le regard à travers les vitres transparentes qui ne permettent jamais à la famille, même quand le rideau est tiré de bénéficier d’un lieu réellement à eux. Une vie en quelque sorte à disposition, et c’est un des très grands mérites de ce texte que de nous faire toucher du doigt, à hauteur d’enfant, cette domination sociale organisée tout autant par les rapports interindividuels que par l’espace.

Rien d’étonnant alors, relate Mariana Alves, que son obsession une fois arrivée à l’âge d’adulte, ait été d’être propriétaire d’un appartement. Un lieu fermé, inaccessible aux autres, un lieu où l’on peut circuler sans craindre le regard de qui que ce soit, un lieu où vous pouvez passer de votre chambre aux toilettes ou à la salle de bain, sans devoir transiter par un espace commun, un lieu où vous n’avez pas besoin de calculer l’angle mathématique de pénétration des regards dans votre chez vous pour être sûre de ne pas être vue sur votre canapé !

« Ce qu’elle n’aimait pas, c’était les Autres. Les Autres frappaient tout le temps. À la fenêtre. À la porte. Pour récupérer le courrier. Les clés. Dire qu’il y avait une fuite. Que l’ascenseur ne fonctionnait pas. Qu’une ampoule avait fondu. Dire d’appeler le plombier. L’électricien. Le dératiseur. Rappeler dix minutes après pour demander pourquoi le plombier n’est pas encore passé. Pour déposer un colis. Récupérer ce colis. Pour dire qu’il partait en vacances. Pour déposer les clés. Pour demander quand passerait l’homme du gaz. Pour signaler leur départ. Pour signaler leur retour. Pour savoir s’il y a quelqu’un. Pour demander si c’était possible de garder les enfants. Le chien. La belle-mère. Pour espionner. Pour embêter. Ils frappaient tôt le matin pendant le petit-déjeuner. Ils frappaient l’après-midi pendant l’heure de repos. Ils frappaient tard le soir. Ils frappaient parfois même pendant la nuit. Ils frappaient le dimanche en rentrant de week-end.

Bientôt, les Autres, mettraient une sonnette à l’extérieur. Pour ceux qui oublieraient le code. Car ils sont vieux. Pour ceux qui ne le connaîtraient pas. Les coursiers Uber, Amazon et toute la clique de l’enfer. Les touristes désorientés qui auraient loué un appartement sur Booking. Les prospecteurs. Les invités. Les Autres sonnaient, frappaient à la fenêtre, à la porte sans cesse. Parfois, ils entraient même. Sans réfléchir, sans autorisation alors que la Grande petite mangeait son cordon bleu avant de retourner à l’école. Ils frappaient et ils avaient vue sur le lit superposé des enfants. »

Mariana Alves, La Classe et la fonction

Dix-sept pieds de long sur douze de large ; c’est la taille de la surface que la Grande petite et son père videront lors du départ en retraite de ce dernier, seul dans la loge depuis le décès de la mère. Un espace qui lui paraît encore plus petit sans rien, vide. Un espace dont les Autres les laisseront partir sans un signe, sans un geste, sans une attention ; sans aucune idée, et c’est le plus grave, de cette vie si particulière qui s’est tenue derrière la porte transparente, de cette vie sans cesse interrompue, pour leur confort.

C’est certain, après la lecture du très pudique texte de Mariana Alves, vous ne passerez jamais plus devant une loge d’immeuble de la même façon. Et c’est à cela que sert magnifiquement la littérature.

Cécile Douyère-Corallo – Addict Culture – 9 février 2026

Livre : «La classe et la fonction» de Mariana Alves édité aux Editions Chandeigne & Lima

Inaugurée il y a deux ans, avec la publication de «Souvenirs d’un futur radieux», de José Vieira, récit remarquable par son écriture et par sa sensibilité, suivi en 2025 d’un deuxième ouvrage, «Itinéraires du refus», de Jorge Valadas, un texte engagé où «la grande histoire se mêle à la petite, plus intime», la Collection «Brûle-Frontières» (Éditions Chandeigne & Lima), dirigée par Ana Maria Torres et Mylène Oliveira Contival, s’enrichit d’une troisième publication, avec la parution de «La classe et la fonction», de Mariana Alves.

Ce livre était présenté jeudi dernier à la librairie Le Merle Moqueur, située dans le 20ème arrondissement de Paris, en présence des auteurs José Vieira et de Jorge Valadas, de l’éditrice Anne Lima et des directrices de la collection. Le Merle Moqueur, avec ses étagères remplies d’une variété impressionnante d’ouvrages, est un espace culturel incontournable pour tous les amoureux des livres.

«La classe et la fonction» est un récit dans lequel la Grande petite – personnage et narratrice à la fois – fille d’immigrés portugais arrivés en France dans les années 80, se livre à un dialogue avec sa propre expérience, cherchant à donner un sens à ce qu’elle a vécu, plutôt que de traverser la vie comme une spectatrice. À travers ce regard intérieur, incisif et non dénué d’humour, elle remonte le temps, depuis le quartier où elle habite désormais, jusqu’à la loge de gardien d’immeuble située dans un quartier riche du XVIème arrondissement de Paris, où elle «avait fait ses premiers pas», vécu son enfance et son adolescence : «Pour aller à Église d’Auteuil, il me faut prendre les lignes 9 et 10 du métro. Depuis République où j’habite, j’ai le temps de les parcourir. Assise, je rembobine les stations comme le fil de ma vie».

Ainsi, dans la première partie du livre, la narratrice observe cet univers où les rôles sont implicitement définis et elle décrit ses conditions de vie dans un microcosme façonné par les rapports de domination sociale entre les propriétaires, les Autres, et les invisibles, corvéables à merci. Un monde à hauteur d’enfant où l’intimité n’existe pas : «Ce qu’elle n’aimait pas, c’était les Autres. Ils sonnaient, frappaient à la fenêtre, à la porte sans cesse. Parfois, ils entraient même. Sans réfléchir, sans autorisation alors que la Grande petite mangeait son cordon bleu avant de retourner à l’école». À l’école, où «elle était méritante, elle passait entre les mailles du filet. Pour vivre heureux, il fallait vivre caché. Rester à sa place, celle de première de sa classe. Ne pas faire de vagues. Être la fille gentille, taiseuse et travailleuse. Les Portugais ne créent jamais de problèmes». Elle apprend vite ce que veut dire «mérite» ou «assimilation». La connaissance devient alors une colère qui s’ajoute aux sentiments de honte, de peur et d’angoisse. Assez tôt dans sa vie d’adulte elle fera en sorte d’avoir son espace à soi, un lieu où les Autres ne s’immiscent pas.

Outre l’école, d’autres lieux ou espaces jalonnent ce récit introspectif, comme la loge, dont la Grande petite esquisse une «cartographie», cherche la définition à l’aide de son inséparable dictionnaire – elle apprend la distinction entre «loge» et «logement de fonction». Puis, l’église, autre lieu encore qu’elle évoque avec une ironie mordante : «Toute Portugaise se doit d’être une bonne catholique. Jésus s’est sacrifié sur la croix et nous nous échinons à frotter le sol à genoux. La Grande petite aspirait à la vertu. Maman lui apprenait toutes les prières, même les plus incompréhensible».

Sa mère, qui enchaînait des boulots d’intérim avant de trouver cette loge de gardienne ; son père, qui «pendant des années s’est levé à cinq heures du matin, qui travaillait plus pour gagner plus, mais qui à la retraite part avec pas grand-chose», faute de contrats signés, et sa tante, la Tia, qui a traversé les Pyrénées à salto, puis est arrivée à la Gare d’Austerlitz pour aller vivre dans les bidonvilles de Champigny, constituent la cellule familiale au sein de laquelle la Grande petite évolue jusqu’à l’âge de 25 ans, en quête d’un chez-soi, d’une identité et d’une appartenance : «Je me suis souvent demandée quels rêves avaient poussé mes parents à venir en France. Quelle vie aurais-je eue si, à la mort de ma mère, j’étais partie au Portugal comme il était prévu. Je ne peux pas utiliser ici le verbe «revenir» car je ne l’avais jamais quitté, ce pays. Nous n’étions pas sûrs de pouvoir garder la loge : mon destin s’est joué à quelques mètres carrés près. Sans loge, plus de travail, plus de maisons, plus de France. Plus rien. Retour à une case départ qui ressemblait plus à une carte mystère. Dès lors, s’est immiscé en moi le désir le plus intransigeant. Il fallait que j’aie un lieu à moi».

Avec une écriture précise et économe, où chaque mot est scruté, citant entre autres écrivaines Annie Ernaux comme source d’inspiration, Mariana Alves nous donne à lire un récit émouvant, mais sans effusion sentimentale, sur un ton usuel même quand elle aborde des questions plus graves.

Dominique Stoenesco – Lusojornal – 18 février 2026

Interview de Mylène Oliveira Contival, sur La classe et la fonction de Mariana Alves, par Arthur Silva, dans l’émission Passage à niveau du 8 février 2026.

Dans les années quatre-vingt, grandir dans une loge de concierge, même dans les beaux quartiers de Paris, reste une expérience compliquée comme le raconte avec pudeur et émotion la narratrice de ce roman. Rapidement consciente de la différence de classe, la narratrice en extrapole les conséquences sur sa vie de tous les jours. L’exigüité du logement, l’absence d’intimité, les contraintes d’astreinte, le manque de considération ou la sensation d’invisibilité sont autant de sentiments ressentis avec acuité par la narratrice et son récit est touchant de sincérité. Comme son héroïne, Mariana Alves est née dans les années quatre-vingt à Paris et a grandi auprès de parents gardiens d’immeuble.

Jean-Paul Guéry – La Tête en Noir n° 239 – mars-avril 2026

Mariana Alves lue par Maria Larrea

En lisant La classe et la fonction, de Mariana Alves, je revoyais une scène des Aventures d’Alice au pays des merveilles : quand Alice grandit trop vote et que son corps déborde par les fenêtres. Mariana Alves raconte son enfance à travers son double, « la grande petite », fille de concierge portugaise dans une loge du 16e arrondissement de Paris. J’ai lu ce livre de façon très intime, étant fille de concierge moi aussi. Habiter son lieu de travail, au rez-de-chaussée, c’est vivre sur un seuil : entre espace privé et espace public, intimité et exposition. La loge n’est ni tout à fait un foyer ni un bureau. C’est un entre-deux, le canapé-lit dans la pièce unique, le courrier posé sur la table où l’on mange, les toilettes à la turque dans la cour, trou béant relégué après les poubelles. La gêne comme architecture.

Derrière les rideaux qu’il faut laisser ouverts, l’intime devient visible. On sonne à toute heure. Une concierge n’est jamais seule : elle est la part émergée d’une famille entière qui vit derrière la porte vitrée. La « grande petite » grandit ainsi, invisible et surexposée. À l’école, elle rend des dictées impeccables, devient excellente, serrant son Petit Larousse dans la poche – dans la loge, chaque objet doit justifier sa place. Elle observe les usagers, les habitants propriétaires, qu’elle nomme « les autres », ceux qui possèdent les murs et pensent parfois posséder le reste. Sûre d’elle, elle saisit leur aisance, leur politesse verticale, leur certitude d’être chez eux partout, jusque dans la loge. Mais surtout, elle raconte ses parents, deux jeunes immigrés portugais qui tombent amoureux à Paris, un amour tenu dans la loge, puis le drame, le père taiseux, travaillant de l’aube au soir, parti sans éclat. En les écrivant, elle les déplace du décoir au centre, ils deviennent sujets.

Mariana Alves transforme cet espace contraint en territoire de pensée. En décrivant sa classe, elle déplace la honte, redessine la carte, la loge devient poste d’observation. Les loges ferment, c’est un monde qui disparaît.

Ce livre m’a consolée : il agrandit la pièce où nous avons grandi et rappelle que derrière chaque fonction, il y a une vie qui déborde. La vergogne, elle, change de camp.

Maria Larrea – Elle – 5 mars 2026

La Classe et la Fonction : témoignage profond de Mariana Alves

Le troisième ouvrage de la collection Brûle-frontières des éditions Chandeigne & Lima a été publié le 6 février 2026 : La Classe et la Fonction de Mariana Alves. C’est un récit poignant, qui revient sur le quotidien dans une loge de gardien du XVIe arrondissement de Paris. Cap Magellan a souhaité en savoir plus.

Cap Magellan : Le livre La Classe et la Fonction est un livre très personnel et intime. Pourquoi avoir voulu raconter cette histoire ?
Mariana Alves : C’est une histoire que j’aurais voulu raconter plus tard. J’avais déjà en tête d’écrire un récit sur le quotidien des gardiens d’immeuble parisiens. Il n’y avait pas de texte à ce sujet et il y avait tellement à dire… J’avais commencé quelque chose mais j’avais rapidement mis ce brouillon de côté car je ne me sentais pas prête à me plonger dedans. Puis j’ai vu autour de moi des voix s’élever comme l’article de Mickaël Correia sur les femmes de ménage portugaises dans Médiapart ou des romans issus d’enfants ayant une double culture. J’ai compris qu’il y avait enfin de la place pour ce genre de récits et j’ai donc entamé le mien.

CM : Cet ouvrage s’inscrit dans la collection Brûle-Frontières des éditions Chandeigne et Lima. Comment s’est déroulée la rencontre avec les directrices de collection ? Qu’est-ce qui vous a donné envie de publier chez Chandeigne et Lima ?
Mariana Alves : L’apparition de cette collection a été également une des raisons du texte. En effet, il y avait enfin un espace où il pouvait exister. Je trouve que cette collection est précieuse car elle pallie un manque dans la littérature francophone contemporaine. Les directrices de collection, Mylène Oliveira Contival et Ana Maria Torres, tout comme l’éditrice Anne Lima, ont vraiment à cœur de porter des textes forts, des récits importants comme celui de José Vieira et celui de Jorge Valadas. Je suis heureuse de savoir que le mien s’inscrit dans cette lignée éditoriale.

CM : Depuis la sortie, quels sont les retours ?
Mariana Alves : Pour l’instant, le livre vient juste de sortir mais j’ai l’impression qu’il a de bons retours. C’est un texte qui ne concerne pas seulement la communauté portugaise. Je pense qu’il parlera à toute personne qui a vécu la violence de classe.

CM : L’ouvrage commence avec trois phrases très marquantes et intrigantes « Tout est vrai. Tout est faux. Ceci est une histoire de maison hantée ». Pourquoi ce début ?
Mariana Alves : J’ai pensé ce récit comme un conte noir, presque d’horreur. Le lieu, la loge de gardien, est un personnage à part entière qui hante. Pour moi, c’est même le protagoniste de l’histoire. De plus, même s’il y a des éléments fortement autobiographiques, cela reste pour moi de la fiction. Tout est du point de vue de la Grande petite. A partir de là, dès qu’il s’agit d’une vision subjective des choses, le romanesque apparaît.

CM : Dans la première partie, vous parlez de vous enfant à la troisième personne, sous le nom « Grande petite ». Pourquoi ce choix?
Mariana Alves : Comme je voulais faire de ce récit un conte, j’avais besoin de personnages un peu archétypaux, comme dans les légendes ou les contes de fée. La Grande petite est apparue très rapidement. C’est un personnage assez visuel : on n’a pas besoin de la décrire, on arrive très vite à imaginer à quoi elle ressemble : une sorte de Petit Poucet qui lache page après page des histoires, des anecdotes, du vécu pour constituer à la fin l’ossature de la maison hantée.

CM : Le livre est centré en grande partie autour des « autres ». Ils ne sont jamais présents dans l’histoire, mais prennent une place significative, étouffante. Vous ne les nommez pas, mais on comprend de qui il s’agit. Qu’est-ce que vous avez voulu transmettre et faire sentir au lecteur ?
Mariana Alves : Les Autres sont étouffants, en effet. Tels une présence fantomatique, ils hantent la vie de la famille de la Grande petite. C’était important pour moi de bousculer le langage de l’altérité. On dit beaucoup des immigrés qu’ils sont des étrangers. Je voulais donc redistribuer les sièges et montrer leur propre étrangeté. Il y aussi une volonté de mettre mal à l’aise, c’est-à-dire, de montrer toute l’absurdité de leurs actes du quotidien, de comprendre à quel point la frontière entre le privé et le public est fine. Montrer l’importance du respect, montrer aussi la force de la violence en sourdine qui existait et qui existe toujours. Revoir en perspective des notions comme le mérite, le service ou tout simplement le travail. 

CM : L’histoire au global est plutôt sombre et triste. Vous précisez à la fin que les moments heureux ont existé mais que vous les gardez privés. Pourquoi avoir voulu ajouter cette précision ?
Mariana Alves : La loge, c’est un entre-deux. Un espace où se mêle le privé et le public. Ce roman, c’est un peu l’incarnation de cet espace en texte, d’où la construction particulière, avec des définitions, des bouts de récits, des signes et des dessins. Je ne dirais pas que c’est un texte sombre mais c’est définitivement un texte violent, un texte pétri de colère. Un texte où il y a également beaucoup d’humour noir. C’est un récit qui veut pointer certaines choses qui ont été longtemps cachées sous le tapis. Mais ce qui se passe derrière le rideau n’est pas pertinent pour le reste de l’histoire. Je voulais écrire quelque chose d’assez universel, décortiquer les préjugés pour les rendre ridicules, et je pense que le lecteur comprend très vite que l’enjeu est cette quête absolue d’intimité.

CM : C’est un livre qui parle à beaucoup d’entre nous je pense. Personnellement, il m’a beaucoup touché et je l’ai trouvé très bien écrit. Quel message souhaitez-vous que le lecteur retienne ?
Mariana Alves : Je suis très contente qu’il vous ait touché. C’est un peu naïf mais j’espère que ce récit fera réfléchir, fera ouvrir les yeux sur ce qui se passe autour de soi. A l’heure actuelle, il est plus qu’urgent de voir la société avec des yeux plus humanistes, plus empathiques, de se rappeler d’où l’on vient et avec qui on cohabite. Étonnamment, La Classe et la Fonction est un texte d’espoir mais c’est aussi un récit qui veut mettre les pendules à l’heure, montrer ce qui est sombre sous le vernis, faire éclater les apparences, mettre tout le monde d’égal à égal.

CM : Aimeriez-vous écrire un autre ouvrage ?
Mariana Alves : Non, ce texte a été pensé pour être le seul. J’espère toutefois qu’il donnera peut-être l’envie à d’autres que moi d’écrire, de raconter quelque chose de beau et de fort. On a besoin de ce genre de textes.

CM : Pour finir, auriez-vous un message pour les jeunes lusodescendants ?
Mariana Alves : Juste un petit message pour dire que j’ai hâte de voir et de découvrir tout le bien qu’ils peuvent faire à notre société !

Interview réalisée par Julie Carvalho, Publié le 23/03/2026

Mariana Alves a grandi dans le très cossu XVIe arrondissement de Paris. À la différence de ses camarades de classe qui résidaient dans de spacieux appartements bourgeois, elle a eu pour décor domestique une minuscule pièce, accessible depuis « une petite porte discrète. Si discrète qu’elle en est invisible, comme une petite poussière qu’on a vite fait d’évincer. Un petit coup de balai, zou, effacée. » Ses parents, des immigrés portugais, arrivés en France dans les années 1980, étaient les gardiens d’un magnifique immeuble Art-déco. Le personnage de la « Grande petite », double de l’autrice, raconte à hauteur d’enfant ce que l’espace exigu de la loge lui a enseigné de la réalité du monde, des rapports de domination sociale. Derrière la porte vitrée de la loge, point d’intimité pour elle et les siens. « Les Autres », les habitants de l’immeuble, pouvaient observer leurs moindres faits et gestes, s’autorisaient à entrer ou à solliciter ses parents à toute heure du jour ou de la nuit. La « Grande petite » a très tôt rêvé « d’un espace à soi. D’un endroit où personne ne viendrait regarder, un lieu impénétrable. » Durant toute sa scolarité, elle a pris la mesure de ce qui la distinguait de ses camarades privilégiés et du système à l’œuvre pour perpétuer l’entre-soi. Très bonne élève, elle a tracé son chemin en ayant toujours à l’esprit de rester à sa place, de ne pas troubler l’ordre des choses. Grâce à la littérature, elle a repoussé les murs oppressants de la loge, s’est projetée dans des espaces sans frontières, dans d’autres modes de pensée. Des écrivains, comme Annie Ernaux, ont su identifier la honte et le sentiment d’invisibilité qui l’accompagnaient depuis l’enfance. « Annie a été un déclic. La Honte a été une claque brûlante sur mes joues déjà échauffées par une colère qui ne trouvait pas ses mots. Je me suis mise à lire. Beaucoup. À chercher des réponses dans la voix d’autres que moi. » Dans ce premier roman, Mariana Alves sonde, avec une infinie pudeur et une intelligence aigüe, une histoire familiale façonnée par la violence des rapports de classe.

Elisabeth Miso – mars 2026

Mariana Alves revient sur le quotidien d’une loge de concierge.
Les intimités impossibles

Chez eux, tout est minuscule. La «petite table pliante», le «petit frigo» et même le lit, replié chaque matin en canapé… Un intérieur en modèle réduit à l’image de la loge de concierge, ce «labyrinthe de coins dissimulés» où grandit la narratrice de La Classe et la Fonction, double de son autrice, Mariana Alves. Rien d’étonnant, donc, à ce que celle-ci ait affublé son personnage du drôle de nom de «Grande petite». C’est qu’il faut à tout prix la faire rentrer dans cet espace trop étroit, qui comprime les corps mais aussi les vies.

Dans ce premier roman, Mariana Alves revient à travers une langue sobre, presque clinique, sur le labeur invisible de ses parents, immigrés portugais à Paris et gardiens d’un immeuble bourgeois du 16e arrondissement dans les années 1990. Ce sont eux qui reçoivent le courrier, stockent les colis, accompagnent une vieille habitante chez le coiffeur, ramassent les ca-fards. Des petites mains invisibles et des voix presque muettes au service de ces «Autres» qui «frappaient tout le temps. À la porte. Pour récupérer le courrier. Les clés. Dire qu’il y avait une fuite. Que l’ascenseur ne fonctionnait pas. Qu’une ampoule avait fondu.» Eux n’ouvrent jamais la double porte de leur appartement tandis que celle des gardiens, elle, est vitrée pour qu’ils puissent «regarder à travers».

Mariana Alves reconstruit ici l’architecture de l’intimité impossible qui fut le théâtre de son enfance et de la violence qui en découle. Sans caricature ni pathos, mais avec une force à même de faire sourdre des voix condamnées au silence.

Marianne Meunier – La Croix – 21 mai 2026

Les midis de culture avec Marie Labory

Émission du mardi 16 juin 2026.

Depuis la loge de concierge de ses parents, la narratrice de « La classe et la fonction » observe les différences de classes entre sa propre famille et celle des riches habitants du XVIᵉ arrondissement parisien. Avec Johan Faerber et Virginie Bloch-Lainé. 

Pour écouter l’émission CLIQUEZ ICI.

Mariana Alves : « La loge est un croquemitaine qui brise les rêves de ceux qui osent à peine y croire» (La Classe et la fonction)

Tout commence par le cadre spatial, celui du 16e arrondissement parisien, dont la narratrice commence par décrire le luxe et le calme. Cependant, elle fait rapidement passer le regard des miroirs profonds à un lieu caché, invisibilisé : la loge du concierge. De courts chapitres, comme des poèmes en prose, parfois introduits par une sorte de titre en italique, racontent l’enfance de la « Grande petite » dans une de ces loges, et la vie de ses parents venus du Portugal. Il est difficile de lire La classe et la fonction sans revenir à l’analyse du récit de transfuge de classe de Laélia Véron et Karine Abiven. Elles ont mis en lumière la posture paradoxale des narrateurs et narratrices qui pensent venger leur classe en valorisant l’ascension sociale alors qu’elle confirme l’existence même d’une hiérarchie. Mariana Alves, elle, propose de faire exploser la classe et la fonction mais aussi d’assimiler et non d’être assimilée.

« La loge est un croquemitaine qui brise les rêves de ceux qui osent à peine y croire. »

Personnage central, la loge, a une double fonction, elle est à la fois lieu de vie et lieu de travail. Elle est décrite, cartographiée et même symbolisée, plusieurs fois, par un petit rectangle vide, qui rappelle la forme d’une cellule. Elle est comparée à une « maison hantée » car elle rend invisibles ceux qui y vivent, ils deviennent ou doivent devenir fantômes pour se faire oublier de ceux que la Grande petite appelle « les Autres », les habitants de l’immeuble. La citation de Pérec en épigraphe – « l’inhabitable : l’étriqué, l’irrespirable, le petit, le mesquin, le rétréci, le calculé au plus juste » – dénonce le concept même de la loge et les lieux de vie – la chambre du 6e étage, les toilettes et la salle d’eau au fond de la cour – éparpillés dans l’immeuble et insalubres. Toutefois, la dénonciation n’est pas directe. Elle se fait à travers des anecdotes révélatrices, comme celle de la dent de lait. Son père veut lui arracher avec la méthode traditionnelle du fil accroché à une porte mais ils ne peuvent pas claquer la porte vitrée de la loge : « elle pourrait le faire avec la porte d’entrée de l’immeuble mais Maman avait peur que les cris n’embêtent les Autres. Et puis le sang qu’il faudrait nettoyer. Et puis la porte, c’est celle des Autres, pas la leur ».

Dans une sorte de post-scriptum, la narratrice précise qu’elle n’a pas raconté « les moments heureux » « car ils [lui] sont privés ». Elle préserve ainsi l’intimité dont elle a été privée pendant son enfance, intimité qu’enfant, elle percevait déjà comme « son tribut de guerre ».

« La Grande petite faisait la découverte d’un sentiment qui lui semblait nouveau mais qui était en elle depuis bien longtemps. Quelque chose qui la brûlait de l’intérieur, qui lui donnait envie de se cacher dans un trou et de pleurer. »

Ce quelque chose qui la brûle vient des « Autres » qui se moquent de son comportement quand elle essaie de s’isoler de leur regard, de trouver un endroit à soi. Assise sur le canapé de la loge, elle se balance pour s’isoler de leurs regards sans gêne : « son corps allant et venant, bercé par la musique de la radio, elle imaginait une vie parallèle. Une vie qui ressemblait étrangement à la sienne, mais en mieux. Une vie où elle se sentait moins déclassée, moins sur le carreau. Une vie où on lui ficherait la paix, où elle rencontrerait un semblant de compréhension et de respect ».

Les « Autres », quant à eux, semblent immunisés contre ce sentiment. Lors du départ de son père, après « trente ans de loyaux services », ils n’ont aucune attention, aucun geste symbolique. Pourtant, si c’est « une fin honteuse », la narratrice affirme que « pour une fois, c’était les Autres qui la ressentaient ». La narratrice s’inscrit dans la filiation d’Annie Ernaux, canon du récit de transfuge, mais elle inverse la thématique de la honte. De plus, elle ajoute les voix de Polina Panassenko, Fatima Daas et Caroline Dawson qui introduisent une dimension supplémentaire, celle de l’immigration.

Les étiquettes discriminantes s’ajoutent en effet les unes aux autres. Si certains stéréotypes sur les Portugais peuvent paraître peu discriminant – « Les Portugais ne créent jamais de problèmes », ils sont de « bons travailleurs » –, ils sont néanmoins réducteurs et surtout ne changent rien au mépris des Autres. À travers le parcours de son père, la narratrice montre que cette ardeur au travail n’est pas pour autant reconnue, ni par les employeurs, ni par l’Etat.  Après la longue liste de tous les métiers qu’il a exercés depuis ses 13 ans, parfois en même temps, plus pénibles les uns que les autres, et le résultat du calcul de sa maigre retraite, la conclusion de la narratrice dépasse l’origine de son père : « J’entends à la télé une femme vociférer sur ces étrangers qui ne travaillent pas et qui vivent grassement sur l’argent des indemnités ».

« Pour vivre heureux, il fallait vivre caché. Rester à sa place, celle de première de la classe. Ne pas faire de vagues. Être la fille gentille, taiseuse et travailleuse. »

De la même façon, il n’est pas question de vanter la méritocratie française qui ne reconnaît pas qu’elle reproduit les catégories sociales et continue à creuser les écarts. La narratrice laisse deviner une scolarité brillante mais ne raconte pas son ascension. Elle semble refuser à l’Education nationale la possibilité de s’enorgueillir de permettre à des enfants des classes défavorisées d’accéder à des études supérieures prestigieuses. Elle ironise ainsi sur sa chance d’habiter dans le 16e arrondissement parisien où « les écoles sont très bonnes, très réputées », où elle bénéficie de « la meilleure des éducations » et dénonce la politique de ces établissements pourtant publics qui trient les élèves. La Grande petite y est admise parce que ses résultats sont certainement excellents. Elle est « la seule Portugaise de sa promotion ». La troisième fois qu’elle reçoit le prix de « l’élève la plus méritante », elle se rend compte que ses résultats aussi excellents soient-ils, ne sont pas reconnus. Elle jette le livre reçu « dans la première poubelle municipale », retour à l’envoyeur. Ingrate la petite Portugaise qui a pu apprendre à lire et à écrire grâce au service public ? Non, elle est reconnaissante à l’eau de Javel, parce qu’elle ne renie rien, aux livres, au sol de la loge sur lequel elle a fait ses premiers pas, et surtout à la langue française.

« A chaque mot prononcé, à chaque phrase écrite, elle est une déclaration d’amour à la langue qui m’habite. »

Elle raconte que cette histoire d’amour est liée à la nourriture qu’elle savoure comme les mots : « La Grande petite découvrait la France après le menu et son palais s’affinait aussi vite que sa langue ». Cependant, le français ne remplace pas le portugais. Les épigraphes des deux parties dans les deux langues, sans traduction, symbolisent cette cohabitation. De la même façon, à Noël, « la bûche était accompagnée de arroz doce, de riz au lait au citron et à la cannelle, et de rabanadas, de pain perdu. Le meilleur des deux mondes regroupé sur la toile plastifiée de la table, installée en plein centre de la loge ». Et pas question de tout mélanger comme le font les Autres « qui ne pouvaient s’empêcher de trouver une équivalence à tout ». Les bolinhos de bacalhau de son père ne sont pas des acras antillais, pas plus qu’une saucisse allemande équivaut à une saucisse de Morteau.

« Et la joie la submerge d’être légalement acceptée. »

Elle demande la nationalité française avant de passer son Brevet. Elle l’obtient avec le prénom de son arrière-grand-mère et de sa grand-mère et un nom de famille « que l’on écorche à chaque fois. Depuis des décennies, on prononce les patronymes à l’espagnole, empathisant sur le « es » final alors qu’il devrait être un son doux, chuintant, discret. Muet, à la française. ». Elle inverse ainsi le processus de l’assimilation la forme active et non passive du verbe. C’est elle qui assimile la France et non la France qui l’assimile. Elle construit son hybridité sans tout mélanger et n’abandonne rien de ses origines. L’assimilation n’élimine pas, elle transforme, elle fait autre. Le problème n’est pas de s’appeler Mariana quand on est française mais de s’obstiner à franciser les prénoms comme le fait « la vieille dame […] sourde aux sonorités étrangères ». Et on peut manger des bolinhos de bacalhau en France à Noël, et avoir « une envie terrible de ravioles de Romans » quand on est au Portugal, on peut avoir besoin de ses deux pays.

Mariana Alvès, qui est un pseudonyme, ne raconte pas son parcours mais celui de ses parents. Elle raconte la honte mais pas la honte des siens, celle qu’elle a éprouvée à cause du mépris social et de l’hypocrisie de la méritocratie. Comme pour les violences faites aux femmes, cette honte doit changer de camp. La narratrice la fait passer du côté de ceux qui exploitent leurs semblables et qui ne savent pas goûter ce qui est différent.

Cécile Vallée – Collatéral – 15 juin 2026