Histoire d’un livre

Se libérer du « bon immigré portugais »

Mariana Alves a écrit « La Classe et la fonction », roman autobiographique de son enfance de fille de concierges, contre les clichés xénophobes et anti-immigration

Elle aurait aimé publier ce livre « plus tard dans [sa] vie ». Aveu étrange, elle en convient, surtout quand on est déjà dans sa trentaine et qu’il s’agit d’une première fois. Mais voilà, Mariana Alves désirait que ce roman, porté depuis longtemps et dans lequel elle décrit la loge de concierge tenue par ses parents, immigrés portugais, au cœur du 16e arrondissement de Paris, et l’enfance qu’elle y a vécue, mûrisse encore. Puis une « constellation de choses » a précipité l’écriture de La Classe et la fonction , confie-t-elle au «Monde des livres » par téléphone.

Cela a commencé par la lecture de plusieurs récits d’enfants de deuxième ou troisième génération d’immigrés, tel Tenir sa langue, de Polina Panassenko (L’Olivier, 2022). Puis par celle, sur le journal en ligne Mediapart, d’un article de Mickaël Correia évoquant la condition des femmes de ménage portugaises travaillant dans les familles bourgeoises du nord de la France. C’est un déclic. Elle se met à rassembler ses idées, « à vif ».

Quelques mois plus tard, elle découvre « Brûle-frontières ». Fondée en 2024 par Mylène Contival et Ana Maria Torres, au sein de la maison d’édition Chandeigne & Lima, cette collection de textes écrits en français par des auteurs liés au monde lusophone est née de l’envie de « donner un espace à des voix longtemps cloisonnées, tues ou non entendues », lit Mariana Alves sur le site de l’éditeur. Tout concorde.

Elle se lance dans l’écriture, avec le sentiment de retourner dans une maison hantée par ses souvenirs et par la violence des rapports de classe. Peu à peu, le récit, plutôt long, avec des dialogues et de nombreux personnages, dans lequel elle s’ « embourbe un peu », se resserre, devenant fragmentaire et elliptique. « J’envisage chaque partie comme une sorte de parcours, comme si je rentrais dans l’immeuble dans lequel j’ai grandi et avançais, salle après salle, du rez-de-chaussée au sixième étage », explique l’autrice .

Dans son manuscrit, l’écrivaine utilise des figures géométriques pour symboliser la loge, tel un code pour masquer pudiquement un sujet tabou au sein de l’immigration portugaise. Au fil du livre, elle finit par inscrire le mot « loge » à la place de ces schémas, levant le secret. Elle fait de ce lieu, considéré comme périphérique (ne serait-ce que par son exiguïté), le centre de son édifice romanesque où convergent tous « les Autres », « avec un grand A », précise-t-elle. Par cette formule, Mariana Alves retourne le stigmate de l’altérité et s’autorise à interroger la différence entre les gens d’en bas et les gens d’en haut. « Au départ, j’avais envisagé le texte comme une sorte de conte initiatique, d’où le personnage de la “Grande petite”, qui grandit en faisant l’expérience de la vie en rencontrant des adversaires. »

Ce faisant, Mariana Alves s’expose au risque de tomber dans la caricature du bourgeois du 16e arrondissement – ce qu’elle ne souhaite surtout pas : « Je voulais plutôt écrire contre les clichés – ceux du gardien d’immeuble portugais, de la femme de ménage portugaise, du maçon portugais, du bon immigré qui ne parle pas, qui ne pose pas de problème. Pour cela, je devais replacer le curseur sur quelque chose de plus réaliste. Ainsi, pour les Autres, j’ai utilisé des situations vécues dans l’immeuble, telle l’invasion de punaises de lits, qui fonctionne comme une métaphore humoristique de la noirceur que ces personnes qui ont une haute opinion d’elles-mêmes cachent en elles. »

Tout au long de l’écriture, deux questions l’obsèdent. Celle de l’intimité, d’abord. « Le côté paradoxal de la loge est d’être un lieu de travail et une maison. Et qui dit “maison” dit “intimité”. Mais comment se passe cette intimité dans un espace ouvert à tout le monde ? Ecrire ce roman, c’était se demander en quoi la littérature peut devenir, pour moi, une maison idéale, un endroit pourvoyeur d’intimité. »

Celle, aussi, du mérite. « Cette question m’a toujours fait tiquer. Pourquoi serais-je plus méritante que mes camarades alors que j’apprends de la même manière et que j’obtiens les mêmes notes ? Je voulais montrer avec humour comment ce genre de distinction fait qu’on commence à se demander si on mérite d’être là. Ce système, créé pour valoriser, porte un double langage, créant une sorte de distanciation qui n’est pas voulue ni demandée par l’enfant. »

Mariana Alves écrit vite, en une année intense. Puis, elle envoie un fragment de manuscrit à Chandeigne & Lima. « C’était déjà une mise en bouche de son roman, dont la lecture m’a beaucoup réjouie et remuée à la fois » , explique Anne Lima, la directrice de la maison. De son côté, Mylène Contival analyse : « La communauté portugaise en France, son histoire et sa situation sont encore aujourd’hui appréhendées à travers d’innombrables a priori et clichés. On parle souvent d’une “communauté silencieuse” ; j’ai plutôt le sentiment qu’elle a été réduite au silence ou “silenciée” sous de nombreux aspect s. »

Si le livre, dédié à la sœur de l’écrivaine, n’a pas été lu par ses autres proches en France, « car dans[s] a famille on ne lit pas », il séduit les libraires. L’autrice, qui écrit sous pseudonyme, préfère toutefois garder l’anonymat. « C’est une intimité que je veux préserver pour ma santé mentale, pour mes proches, mais aussi parce que je ne veux pas briller, abonde Mariana Alves . J’ai écrit ce livre pour le collectif, à un moment où j’en ai eu assez d’entendre des discours sur le droit du sol, l’immigration et qui mérite d’être là ou non. Ça a réveillé en moi une colère créatrice. » Qu’un seul livre ne devrait pas épuiser.

La loge aux rideaux ouverts

Soyons clairs : La Classe et la fonction, de Mariana Alves, est un événement. Enfin, l’histoire longtemps ignorée des descendants d’immigrés portugais en France trouve une forme littéraire, à rebours des préjugés servis jusqu’alors. Que ce vide immense soit comblé par un récit espiègle d’une centaine de pages, puisant chez Georges Perec comme chez Octave ­Mirbeau et Annie Ernaux, ­contribue à la fascination que l’autrice exerce sur ses lecteurs. Citant en exergue l’écrivain oulipien dans Espèces d’espaces (Seuil, 2022) – « L’inhabitable : l’étriqué, l’irrespirable, le petit, le mesquin, le rétréci, le calculé au plus juste » –, Mariana Alves ­revisite, sous une forme s’apparentant parfois à un conte, la ­jeunesse de la « Grande petite », dont les parents sont concierges dans le très chic 16e arrondissement de Paris. Son texte bref et fragmenté ­traverse les différentes pièces de la loge, les souvenirs des étés au Portugal et de l’école, où les ­professeurs la félicitaient d’être si « méritante », sans oublier les « Autres », les habitants de ­l’immeuble, pour qui les rideaux de la loge ne devaient jamais être tirés. Comment devenir soi quand on est privé, dès l’enfance, d’un espace à l’abri des regards où se réaliser ? Puissance de ce récit qui rompt le silence en même temps qu’il l’éclaire à la lumière de la violence des rapports de classe. 

Gladys Marivat – Le Monde des Livres –  6 mars 2026

Mariana Alves, La loge mode d’emploi – Une enfance invisible

C’est une habitation en pièces détachées. D’abord la loge, 17 pieds par 12, soit 19 mètres carrés. Puis dans la cour, les toilettes à la turque et plus loin la salle de bains. Dans l’escalier principal de l’immeuble, avec marbre et boiseries, se cache une petite dépendance pour ranger du matériel, et là-haut au dernier étage une chambre de bonne. L’autrice de La classe et la fonction revient par l’écriture sur les lieux de son enfance. Dans les années 80 et 90, Mariana Alves vivait avec sa famille d’origine portugaise dans un immeuble du XVIe à Paris. Arrondissement dit cossu qui a vu pendant des décennies des bataillons de concierges portugais ou espagnols constituer les basses classes du quartier. Son personnage principal, « la Grande petite », se rappelle le sentiment de honte face à ses camarades d’école ou de collège mieux logées, la frustration que créait le manque d’intimité, la rage rentrée devant les exigences des « Autres ». C’est ainsi qu’elle nomme les habitants des grands appartements. Les concierges étaient autrefois appelés, en argot, les « bignoles ». Du verbe bignoler : épier. Mais dans les souvenirs de la narratrice, et puisqu’ici on passe de l’autre côté du miroir, c’est plutôt les Autres qui espionnent la vie de ceux de la loge, derrière la porte vitrée au rideau tiré pendant la journée, les gardiens étant corvéables à merci.

La naissance d’un bébé, les vacances au pays, les boulots multiples du père, le remplacement du garde-manger par une cabine de douche, les habitudes nouvelles des Autres (livraisons à gogo, locations saisonnières) … les années se déroulent dans ce huis clos, marquées par un drame, la mort de la mère : « Un été, Maman n’est pas revenue du Portugal. A sa rentrée en sixième, sur la fiche scolaire, la Grande petite a ajouté « décédée » à sa profession. Et Papa « gardien d’immeuble ». La fonction avait changé de genre et l’étiquette d’orpheline se rajoutait à celle de fille d’immigrés. »

La Classe et la fonction est l’histoire d’une ascension sociale. La Grande petite, excellente élève à l’école, dès qu’elle sera adulte, deviendra propriétaire d’un appartement parisien plus grand que la loge. L’autrice rend hommage au passage à Annie Ernaux, avec une citation de la Honte. Son livre, parce qu’il s’attache à décrire par le menu ce rectangle habité, a aussi des accents perequiens. Écrit à hauteur d’enfant, il contient également en son milieu un zeste de fantastique. Les lieux sont souvent en la matière pleins de surprises. Après la mort de la mère, la tante prévient : « Tia Arminda disait que lorsqu’une personne disparaissait, l’endroit où elle habitait se ressentait et commençait à se détraquer. Se désintégrer. À s’autodétruire ». Le canapé, le frigo, le meuble bas… tout lâche. Et la suite est triste comme le manque d’une présence : « Petit à petit, la loge détruisait tout ce qui avait l’odeur de Maman, la dissolvait à grands coups d’eau de javel. Un jeu de chaises musicales où même les chaises changeaient car elles se cassaient au fur et à mesure. Et de quatre, il n’en resta plus que trois. »

Frédérique Fanchette – Libération – 14 et 15 février 2026

Mariana Alves, la mémoire géométrique

Avec le Troisième volume de la collection Brûle-Frontières, une collection particulièrement nécessaire que nous avons choisi de suivre chez Addict-Culture, c’est cette fois une voix de femme qui vient illustrer la trajectoire des immigrés portugais dans la France du milieu du XXe siècle. Après Souvenirs d’un futur radieux de José Vieira et les incroyables Itinéraires du refus de Jorge Valadas, les éditions Chandeigne & Lima, publient le récit aussi court qu’un incisif de Mariana Alves, La classe et la fonction.

Mariana Alves, nous relate l’histoire de le Grande petite, une petite fille du 16e arrondissement qui a passé son enfance autour de la très huppée station de métro, Église d’Auteuil, dans un de ces magnifiques immeubles qui font la gloire de ce quartier parisien. Sauf que voilà, la Grande petite n’habite pas dans un des somptueux appartements dépassant souvent les 100 m² comme ses petites camarades d’école, mais dans la minuscule loge de gardien tenue par ses parents. D’abord par sa mère qui prend cette loge quand elle arrive en France, puis par une famille qui croît en taille après avoir rencontré un beau brun tout juste arrivé lui aussi de son Portugal natal, et qui deviendra le père de la petite Mariana.

Ce qui structure l’espace mémoriel de Mariana Alves quand elle se retourne sur son passé c’est avant tout la géométrie, comme si toute sa mémoire d’enfance s’était constituée par et dans les limites de la forme de l’espace qu’elle et sa famille ont occupé. Cet espace c’est la loge, un tout petit rectangle que la narratrice a eu la justesse de dessiner concrètement sur la page du livre, de façon extrêmement subtile, entre les lignes de son récit, un rectangle minuscule qui trace les limites d’un monde, qui y enferme. La loge dont la taille est par définition réduite s’est de surcroît encore et encore rétrécie dans la tête de la petite fille ; d’abord lorsque la famille accueillera un second enfant et aussi au fur et à mesure que la Grande petite grandit, se confronte à l’indépassable barrière des murs, et ressent le besoin et le manque d’un espace à elle, d’un espace où elle n’aurait par exemple pas honte de convier ses amies. 

La Grande petite – un oxymore puissant qui dit parfaitement comment la petite fille a déteint sur la femme devenue adulte qui parle aujourd’hui et son regard rétrospectif sur l’enfance – est une élève modèle et étonne tout le monde par ses bonnes notes et sa maîtrise conjointe du portugais et du français, comme si d’ailleurs, remarque-t-elle être un enfant d’émigrés et maîtriser deux langues ou les savoirs fondamentaux constituait par essence un fait exceptionnel !!!  (Oui redisons-le, il serait temps une fois pour toutes, de comprendre que les plus forts en langues ce sont les immigrés pour qui l’acquisition de ces compétences est tout simplement vitale !). Elle développe notamment un goût infini pour les mots pour les dictionnaires dans lesquels elle se plonge pour éviter les regards toujours accusateurs des autres enfants, des regards ou des attitudes qui stigmatisent sa différence et entretiennent les stéréotypes les plus éculés sur la communauté portugaise.

Résultante de l’espace réduit dont disposera la famille durant toute la jeunesse de l’autrice, se pose la question cruciale de l’intimité. Il serait d’ailleurs plus juste de parler d’une absence totale d’intimité, puisque ce dont se souvient Mariana Alves c’est d‘avoir passé une jeunesse complète sous le regard des Autres, des autres avec un grand A, c’est-à-dire les habitants de l’immeuble. Entre les Autres et eux, les gardiens et leurs enfants, une frontière tout à la fois infranchissable et toujours ignorée existe. Car si les Autres rappellent par leurs gestes, leurs paroles et leurs postures qu’il existe un monde entre ceux qu’ils considèrent comme subalternes et eux, ils n’hésitent pas a contrario et en dépit de toutes les règles de politesse qu’ils se targuent de maîtriser, à venir à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, présenter des demandes parfois rocambolesques aux gardiens ou à faire porter le regard à travers les vitres transparentes qui ne permettent jamais à la famille, même quand le rideau est tiré de bénéficier d’un lieu réellement à eux. Une vie en quelque sorte à disposition, et c’est un des très grands mérites de ce texte que de nous faire toucher du doigt, à hauteur d’enfant, cette domination sociale organisée tout autant par les rapports interindividuels que par l’espace.

Rien d’étonnant alors, relate Mariana Alves, que son obsession une fois arrivée à l’âge d’adulte, ait été d’être propriétaire d’un appartement. Un lieu fermé, inaccessible aux autres, un lieu où l’on peut circuler sans craindre le regard de qui que ce soit, un lieu où vous pouvez passer de votre chambre aux toilettes ou à la salle de bain, sans devoir transiter par un espace commun, un lieu où vous n’avez pas besoin de calculer l’angle mathématique de pénétration des regards dans votre chez vous pour être sûre de ne pas être vue sur votre canapé !

« Ce qu’elle n’aimait pas, c’était les Autres. Les Autres frappaient tout le temps. À la fenêtre. À la porte. Pour récupérer le courrier. Les clés. Dire qu’il y avait une fuite. Que l’ascenseur ne fonctionnait pas. Qu’une ampoule avait fondu. Dire d’appeler le plombier. L’électricien. Le dératiseur. Rappeler dix minutes après pour demander pourquoi le plombier n’est pas encore passé. Pour déposer un colis. Récupérer ce colis. Pour dire qu’il partait en vacances. Pour déposer les clés. Pour demander quand passerait l’homme du gaz. Pour signaler leur départ. Pour signaler leur retour. Pour savoir s’il y a quelqu’un. Pour demander si c’était possible de garder les enfants. Le chien. La belle-mère. Pour espionner. Pour embêter. Ils frappaient tôt le matin pendant le petit-déjeuner. Ils frappaient l’après-midi pendant l’heure de repos. Ils frappaient tard le soir. Ils frappaient parfois même pendant la nuit. Ils frappaient le dimanche en rentrant de week-end.

Bientôt, les Autres, mettraient une sonnette à l’extérieur. Pour ceux qui oublieraient le code. Car ils sont vieux. Pour ceux qui ne le connaîtraient pas. Les coursiers Uber, Amazon et toute la clique de l’enfer. Les touristes désorientés qui auraient loué un appartement sur Booking. Les prospecteurs. Les invités. Les Autres sonnaient, frappaient à la fenêtre, à la porte sans cesse. Parfois, ils entraient même. Sans réfléchir, sans autorisation alors que la Grande petite mangeait son cordon bleu avant de retourner à l’école. Ils frappaient et ils avaient vue sur le lit superposé des enfants. »

Mariana Alves, La Classe et la fonction

Dix-sept pieds de long sur douze de large ; c’est la taille de la surface que la Grande petite et son père videront lors du départ en retraite de ce dernier, seul dans la loge depuis le décès de la mère. Un espace qui lui paraît encore plus petit sans rien, vide. Un espace dont les Autres les laisseront partir sans un signe, sans un geste, sans une attention ; sans aucune idée, et c’est le plus grave, de cette vie si particulière qui s’est tenue derrière la porte transparente, de cette vie sans cesse interrompue, pour leur confort.

C’est certain, après la lecture du très pudique texte de Mariana Alves, vous ne passerez jamais plus devant une loge d’immeuble de la même façon. Et c’est à cela que sert magnifiquement la littérature.

Cécile Douyère-Corallo – Addict Culture – 9 février 2026

Livre : «La classe et la fonction» de Mariana Alves édité aux Editions Chandeigne & Lima

Inaugurée il y a deux ans, avec la publication de «Souvenirs d’un futur radieux», de José Vieira, récit remarquable par son écriture et par sa sensibilité, suivi en 2025 d’un deuxième ouvrage, «Itinéraires du refus», de Jorge Valadas, un texte engagé où «la grande histoire se mêle à la petite, plus intime», la Collection «Brûle-Frontières» (Éditions Chandeigne & Lima), dirigée par Ana Maria Torres et Mylène Oliveira Contival, s’enrichit d’une troisième publication, avec la parution de «La classe et la fonction», de Mariana Alves.

Ce livre était présenté jeudi dernier à la librairie Le Merle Moqueur, située dans le 20ème arrondissement de Paris, en présence des auteurs José Vieira et de Jorge Valadas, de l’éditrice Anne Lima et des directrices de la collection. Le Merle Moqueur, avec ses étagères remplies d’une variété impressionnante d’ouvrages, est un espace culturel incontournable pour tous les amoureux des livres.

«La classe et la fonction» est un récit dans lequel la Grande petite – personnage et narratrice à la fois – fille d’immigrés portugais arrivés en France dans les années 80, se livre à un dialogue avec sa propre expérience, cherchant à donner un sens à ce qu’elle a vécu, plutôt que de traverser la vie comme une spectatrice. À travers ce regard intérieur, incisif et non dénué d’humour, elle remonte le temps, depuis le quartier où elle habite désormais, jusqu’à la loge de gardien d’immeuble située dans un quartier riche du XVIème arrondissement de Paris, où elle «avait fait ses premiers pas», vécu son enfance et son adolescence : «Pour aller à Église d’Auteuil, il me faut prendre les lignes 9 et 10 du métro. Depuis République où j’habite, j’ai le temps de les parcourir. Assise, je rembobine les stations comme le fil de ma vie».

Ainsi, dans la première partie du livre, la narratrice observe cet univers où les rôles sont implicitement définis et elle décrit ses conditions de vie dans un microcosme façonné par les rapports de domination sociale entre les propriétaires, les Autres, et les invisibles, corvéables à merci. Un monde à hauteur d’enfant où l’intimité n’existe pas : «Ce qu’elle n’aimait pas, c’était les Autres. Ils sonnaient, frappaient à la fenêtre, à la porte sans cesse. Parfois, ils entraient même. Sans réfléchir, sans autorisation alors que la Grande petite mangeait son cordon bleu avant de retourner à l’école». À l’école, où «elle était méritante, elle passait entre les mailles du filet. Pour vivre heureux, il fallait vivre caché. Rester à sa place, celle de première de sa classe. Ne pas faire de vagues. Être la fille gentille, taiseuse et travailleuse. Les Portugais ne créent jamais de problèmes». Elle apprend vite ce que veut dire «mérite» ou «assimilation». La connaissance devient alors une colère qui s’ajoute aux sentiments de honte, de peur et d’angoisse. Assez tôt dans sa vie d’adulte elle fera en sorte d’avoir son espace à soi, un lieu où les Autres ne s’immiscent pas.

Outre l’école, d’autres lieux ou espaces jalonnent ce récit introspectif, comme la loge, dont la Grande petite esquisse une «cartographie», cherche la définition à l’aide de son inséparable dictionnaire – elle apprend la distinction entre «loge» et «logement de fonction». Puis, l’église, autre lieu encore qu’elle évoque avec une ironie mordante : «Toute Portugaise se doit d’être une bonne catholique. Jésus s’est sacrifié sur la croix et nous nous échinons à frotter le sol à genoux. La Grande petite aspirait à la vertu. Maman lui apprenait toutes les prières, même les plus incompréhensible».

Sa mère, qui enchaînait des boulots d’intérim avant de trouver cette loge de gardienne ; son père, qui «pendant des années s’est levé à cinq heures du matin, qui travaillait plus pour gagner plus, mais qui à la retraite part avec pas grand-chose», faute de contrats signés, et sa tante, la Tia, qui a traversé les Pyrénées à salto, puis est arrivée à la Gare d’Austerlitz pour aller vivre dans les bidonvilles de Champigny, constituent la cellule familiale au sein de laquelle la Grande petite évolue jusqu’à l’âge de 25 ans, en quête d’un chez-soi, d’une identité et d’une appartenance : «Je me suis souvent demandée quels rêves avaient poussé mes parents à venir en France. Quelle vie aurais-je eue si, à la mort de ma mère, j’étais partie au Portugal comme il était prévu. Je ne peux pas utiliser ici le verbe «revenir» car je ne l’avais jamais quitté, ce pays. Nous n’étions pas sûrs de pouvoir garder la loge : mon destin s’est joué à quelques mètres carrés près. Sans loge, plus de travail, plus de maisons, plus de France. Plus rien. Retour à une case départ qui ressemblait plus à une carte mystère. Dès lors, s’est immiscé en moi le désir le plus intransigeant. Il fallait que j’aie un lieu à moi».

Avec une écriture précise et économe, où chaque mot est scruté, citant entre autres écrivaines Annie Ernaux comme source d’inspiration, Mariana Alves nous donne à lire un récit émouvant, mais sans effusion sentimentale, sur un ton usuel même quand elle aborde des questions plus graves.

Dominique Stoenesco – Lusojornal – 18 février 2026

Interview de Mylène Oliveira Contival, sur La classe et la fonction de Mariana Alves, par Arthur Silva, dans l’émission Passage à niveau du 8 février 2026.

Dans les années quatre-vingt, grandir dans une loge de concierge, même dans les beaux quartiers de Paris, reste une expérience compliquée comme le raconte avec pudeur et émotion la narratrice de ce roman. Rapidement consciente de la différence de classe, la narratrice en extrapole les conséquences sur sa vie de tous les jours. L’exigüité du logement, l’absence d’intimité, les contraintes d’astreinte, le manque de considération ou la sensation d’invisibilité sont autant de sentiments ressentis avec acuité par la narratrice et son récit est touchant de sincérité. Comme son héroïne, Mariana Alves est née dans les années quatre-vingt à Paris et a grandi auprès de parents gardiens d’immeuble.

Jean-Paul Guéry – La Tête en Noir n° 239 – mars-avril 2026

Mariana Alves lue par Maria Larrea

En lisant La classe et la fonction, de Mariana Alves, je revoyais une scène des Aventures d’Alice au pays des merveilles : quand Alice grandit trop vote et que son corps déborde par les fenêtres. Mariana Alves raconte son enfance à travers son double, « la grande petite », fille de concierge portugaise dans une loge du 16e arrondissement de Paris. J’ai lu ce livre de façon très intime, étant fille de concierge moi aussi. Habiter son lieu de travail, au rez-de-chaussée, c’est vivre sur un seuil : entre espace privé et espace public, intimité et exposition. La loge n’est ni tout à fait un foyer ni un bureau. C’est un entre-deux, le canapé-lit dans la pièce unique, le courrier posé sur la table où l’on mange, les toilettes à la turque dans la cour, trou béant relégué après les poubelles. La gêne comme architecture.

Derrière les rideaux qu’il faut laisser ouverts, l’intime devient visible. On sonne à toute heure. Une concierge n’est jamais seule : elle est la part émergée d’une famille entière qui vit derrière la porte vitrée. La « grande petite » grandit ainsi, invisible et surexposée. À l’école, elle rend des dictées impeccables, devient excellente, serrant son Petit Larousse dans la poche – dans la loge, chaque objet doit justifier sa place. Elle observe les usagers, les habitants propriétaires, qu’elle nomme « les autres », ceux qui possèdent les murs et pensent parfois posséder le reste. Sûre d’elle, elle saisit leur aisance, leur politesse verticale, leur certitude d’être chez eux partout, jusque dans la loge. Mais surtout, elle raconte ses parents, deux jeunes immigrés portugais qui tombent amoureux à Paris, un amour tenu dans la loge, puis le drame, le père taiseux, travaillant de l’aube au soir, parti sans éclat. En les écrivant, elle les déplace du décoir au centre, ils deviennent sujets.

Mariana Alves transforme cet espace contraint en territoire de pensée. En décrivant sa classe, elle déplace la honte, redessine la carte, la loge devient poste d’observation. Les loges ferment, c’est un monde qui disparaît.

Ce livre m’a consolée : il agrandit la pièce où nous avons grandi et rappelle que derrière chaque fonction, il y a une vie qui déborde. La vergogne, elle, change de camp.

Maria Larrea – Elle – 5 mars 2026