Un géant meurtri

Ce n’est pas par hasard que David Birmingham remonte à 1820 pour faire comprendre les enjeux actuels en Angola. Le Brésil, en effet, devient indépendant en 1822 et le Portugal se tourne alors vers l’Afrique pour y construire un troisième empire colonial, après l’Asie et l’Amérique. La traite transatlantique prend fin, remplacée par un travail forcé sur place qui bouleverse profondément l’économie régionale, à la jonction de l’Afrique australe et de l’Afrique centrale. Car le pays est riche de ces produits qu’aime tant l’Europe : coton, maïs, et bien sûr la canne à sucre.

Des Portugais s’y installent en nombre, aventuriers, prolétaires, exilés politiques, officiers. Au XXe siècle, d’autres ressources rendent l’Angola plus attirant encore : cuivre, diamants, pétrole. Mais attisent aussi des conflits, dont les plus récents sont connus : 1961, une guerre coloniale achevée par l’indépendance en 1975 et suivie par trois guerres civiles entre Unita et MPLA d’abord, puis entre partis pro-occidentaux et partis soutenus par l’URSS et Cuba au début des années 1980, et enfin après les élections de 1992. L’Angola en sort comme un géant meurtri, aux potentialités fortes mais non encore épanouies.

Le livre utilise en outre les travaux réalisés par la jeune génération historienne qui a notamment compulsé les archives salazaristes ouvertes à Lisbonne. De quoi renouveler notre regard sur un pays méconnu.

L’Histoire – Août 2019

Cette synthèse historique vient combler un vide éditorial sur ce grand pays mal connu à la croisée de l’Afrique centrale et australe. Historien de référence, l’africaniste David Birmingham, de l’université du Kent, examine les dynamiques sociales, économiques et géopolitiques de l’Angola, en s’appuyant notamment sur des récits de grands voyageurs du XIXe siècle et quelques grands romans angolais. Point de départ de l’étude : l’année 1820, amorce d’une évolution de la colonisation portugaise qui développe un nouveau type de programme économique à partir de la conquête de l’intérieur. De l’analyse des dynamiques socio-économiques coloniales à la répression, à partir des années 1950, des mouvements de libération nationale (le déclenchement de la lutte de libération a lieu en 1961), de l’indépendance, obtenue de haute lutte en 1975, aux guerres qui ont suivi, sur ce territoire riche en cuivre, en diamant et en pétrole, Birmingham offre une synthèse remarquable qui permet de mettre en perspective les difficultés rencontrées par l’Angola pour vivre en paix depuis la fin de la guerre civile en 2002.

Tigrane Yegavian – Le Monde diplomatique – Juillet 2019

Ce grand pays qu’est l’Angola

À Luanda, la capitale, les murs sont peu volubiles. La guerre civile qui a commencé avec l’annonce de l’indépendance, en 1975, a détruit de nombreuses traces du passé pour écrire une nouvelle page de l’histoire. Vainqueur du conflit, le Mouvement populaire de libération de l’Angola, devenu un parti-État toujours au pouvoir, s’est chargé de la reconstruction et de la gestion hasardeuse des milliards de pétrodollars. Tant sur le plan diplomatique que militaire et économique, l’Angola est devenu une puissance régionale encore méconnue et secrète. L’historien britannique David Birmingham reconstitue avec précision le grand récit des deux derniers siècles. Il revient bien sur la découverte, par des missionnaires chrétiens et des commerçants juifs, à la fin du XVe siècle, de royaumes structurés. Mais c’est en 1820, avec la “fabrique d’une colonie”, que débute vraiment le livre, qui s’achève en 2017, sur l’élection du président João Lourenço et sa lutte anticorruption visant le clan de son prédécesseur. Ce livre captivant, magnifiquement édité, raconte sans jugement l’histoire d’un grand pays d’Afrique.

Joan Tilouine – Le Monde – Mai 2019

Les éditions Chandeigne proposent Histoire de l’Angola de 1820 à nos jours, la traduction française du célèbre A Short History of Modern Angola du Pr. David Birmingham de l’université du Kent : une synthèse incontournable sur ce pays à la croisée entre Afrique centrale et Afrique australe.

Géant régional en pleine mutation depuis la prise du pouvoir par Lourenço, l’Angola reste paradoxalement mal connu en France au regard de son poids en Afrique. La recherche académique contemporaine sur l’Angola a été profondément marquée par la lutte contre la colonisation portugaise puis par les enjeux politiques et idéologiques liés aux guerres civiles. Car, dans la deuxième moitié du XXesiècle, le pays n’a pas connu moins de quatre guerres : la guerre coloniale commencée en 1961 et qui aboutit aux combats de libération nationale ; la guerre interventionniste de 1975 qui voit à la faveur de la proclamation d’indépendance l’affrontement entre l’UNITA de Jonas Savimbi et le MPLA d’Agostinho Neto qui s’empare du pouvoir ; la guerre de déstabilisation des années 1980 qui s’inscrit dans une géopolitique de la guerre froide avec l’engagement du Zaïre de Mobutu et de l’Afrique du Sud de l’apartheid aux côtés de Savimbi contre les soutiens russes et cubains de Neto puis de Dos Santos (Neto meurt en 1979) ; et enfin la guerre civile qui éclate en 1992 après que Savimbi refuse de reconnaître les résultats des premières (et seules, selon Birmingham) élections libres en Angola qui voient le maintien au pouvoir du MPLA.

David Birmingham décrypte les dynamiques de l’Angola avec le recul de toute une vie de chercheur commencée dans les premiers feux de la lutte anticoloniale commencée en 1961. Il s’inscrit aux côtés des travaux de Christine Messiant, René Pélissier et Jill Dias (à qui il dédie ce livre) : c’est-à-dire une génération engagée, qui a suivi tout ce cycle des guerres et des combats politiques et idéologiques. Ces combats ont accouché d’autres combats, scientifiques cette fois : ils ont joué comme autant de facteurs plus ou moins mis en valeur ou jugés déterminants dans les recherches académiques pour expliquer les causes de l’affrontement UNITA-MPLA dans une longue guerre civile (qui ne prend fin qu’avec la mort de Savimbi en 2002). Ont ainsi été avancés suivant les chercheurs des arguments idéologiques autour de la Révolution et de la guerre froide en Afrique, des arguments ethniques pour justifier la composition des camps angolais, des arguments économiques liés à l’héritage de la colonisation puis à l’exploitation du pétrole (et des diamants), des arguments politiques pour expliquer la logique de l’affrontement entre Savimbi et Neto puis Dos Santos.

La profondeur de cet ouvrage réside dans le choix de remonter à 1820 pour reconstituer les mécaniques de la construction coloniale : des liens entre les royaumes d’Afrique centrale (Kongo, Angola, Matamba, etc.) se nouent depuis la fin du XVesiècle, la décennie 1820 constitue un profond changement: le Brésil (principal territoire colonial portugais) prend son indépendance en 1822, la question de l’esclavage transatlantique évolue et Lisbonne développe un nouveau programme économique colonial en Afrique australe. Les titres des cinq premiers chapitres de cette Histoire de l’Angola donnent à comprendre les dynamiques socio-économiques à l’œuvre au fil du XIXesiècle : « la fabrique d’une colonie » (1), « culture urbaine de la ville de Luanda » (2), « commerce et politique dans l’arrière-pays » (3), « terre et main d’œuvre au Sud » (4), « du commerce des esclaves au peuplement blanc » (5). Ou comment le Portugal colonial passe du trafic des esclaves au travail forcé dans sa colonie Atlantique d’Afrique, au fil du siècle, suscitant de profonds bouleversements géopolitiques dans la sous-région. Le Portugal construit son troisième empire colonial, après la perte de ses colonies d’Asie puis de ses colonies d’Amérique.

Mais ce livre n’est pas qu’une synthèse de vie de recherche. À l’image de certains espoirs qui concluent le postscrip de son ouvrage pour l’édition française de 2019, David Birmingham regarde aussi vers l’avenir – en premier l’avenir de l’écriture de l’histoire de l’Angola. Il livre une leçon de méthodologie historique en saluant les innovations de la nouvelle génération d’historiens et d’historiennes de l’Angola. Profitant des ouvertures des archives salazaristes à Lisbonne, ils sont parvenus à retrouver les traces des mouvements de libération nationale dans les archives de la redoutable PIDE, la police politique portugaise. Celle-ci a été envoyée massivement aux colonies à partir de la fin des années 1950, pour mettre en place un sévère régime de répression multiforme. Mais trouver les archives ne suffit pas : il salue le travail entrepris par cette nouvelle génération d’historiens et d’historiennes pour critiquer ces sources et ainsi déconstruire le regard colonial. Reste à savoir si les changements entrepris en Angola avec la prise du pouvoir d’une nouvelle génération, incarnée par Lourenço, qui n’a pas connu les maquis des années 1960-1970-1980 et qui n’entretient pas le même rapport à la guerre civile, va constituer un facteur de changement autour de l’histoire contemporaine de l’Angola.

Il faut enfin saluer les éditions Chandeigne qui accomplissent un travail éditorial et scientifique unique en son genre, pour promouvoir l’histoire et les cultures des mondes lusophones et de l’Afrique lusophone.

Jean-Pierre Bat – Blog Africa4 – Février 2019