Interview de Michel Cahen par Arthur Silva le dimanche 31 août.
Le retour des caravelles
Lusophone, dites-vous ? Il y a trois décennies, au moment de la publication de la première édition de ce livre, l’expression ne posait pas de problèmes. Il y a 1,5 milliards d’habitants en Afrique. Les langues autochtones demeurent les plus parlées, notamment le swahili, le haoussa et le yoruba. Mais 200 millions d’africains s’expriment en anglais, 150 millions en arabe et 120 millions en français. En Angola, au Mozambique, en Guinée-Bissau, au Cap-Vert et à São Tomé-et-Principe, ils sont 35 millions à parler le portugais et ont l’art de se faire entendre grâce à la littérature (le mozambicain Mia Couto) et à la chanson populaire (la Cap-Verdienne Cesaria Évora).
Attachés à remettre en question les termes hérités de cinq siècles de domination européenne, les historiens spécialistes en études postcoloniales et décoloniales ont révoqué les expressions telles que « grandes découvertes » et « Afrique portugaise ». À Lisbonne, en 2020, les activistes du groupe Descolonizando ont badigeonné de peinture la statue d’António Vieira, jésuite jadis réputé défenseur du droit des Indiens aujourd’hui chargé de mille maux : « Paternalisme, conquête, hiérarchie ethno-raciales, eurocentrisme, esclavage sélectif (…), ethnocide, génocide ».
« Solde postcolonial »
Sans tomber dans un « luso-tropicalisme » désormais interdit de séjour dans les universités occidentales, où l’on ne veut plus entendre que les Portugais, contrairement aux autres colons européens, se sont adaptés pacifiquement aux environnements tropicaux en se métissant « amoureusement » avec les peuples qu’ils rencontraient – ainsi que le sociologue Gilberto Freyre s’est attaché à montrer dans son grand livre intitulé Maîtres et esclaves (« Tel », Gallimard, 1978) – Armelle Enders et Michel Cahen s’obstinent à parler d’ « Afrique lusophone ».
Dans leur synthèse historique, les deux chercheurs embrassent le moment qui a débuté en 1415 avec la prise de Ceuta et s’est achevé en 1975 avec les indépendances des dernières colonies portugaises. À l’aide de cartes et d’une chronologie détaillée, ils proposent une vue générale des différentes phases de la présence lusitane en Afrique, depuis les navigations aventureuses du XVe siècle, la geste de Vasco de Gama, célébrés par Luís de Camões dans Les Lusiades, jusqu’aux guerres d’indépendance – dont le réalisateur portugais Manoel de Oliveira a proposé une vision géniale dans son film Non, ou la vaine gloire de commander, qui rend hommage au padre Vieira. Dans un copieux chapitre intitulé « Le solde post-colonial », Michel Cahen retrace le parcours depuis 1990 des cinq pays africains qui ont vu passer les caravelles, rappelant que la langue portugaise est souvent leur socle commun le plus solide – et même l’origine d’un lien opportun avec le puissant Brésil dans le domaine de la coopération économique Sud-Sud e de la diplomatie culturelle.
Sébastien Lapaque – Le Figaro Littéraire – 21 novembre 2025
