L’exil pas la guerre

Entre 1961 et 1974, à contretemps de l’histoire, la dictature portugaise mena en Angola une interminable guerre coloniale pour empêcher l’indépendance du pays, y envoyant des dizaines de milliers de conscrits. Du moins, ceux qui ne désertèrent pas. Car, plutôt que de risquer leur vie à combattre un peuple en lutte pour sa liberté, nombre de jeunes gens choisirent de passe a salto, faisant le « saut » clandestin de la frontière vers l’Espagne, avant de rejoindre tant bien que mal Paris, Marseille, Grenoble, mais aussi Copenhague ou Alger.

Treize de ces exils sont racontés à la première personne et pour la première fois traduits dans un volume qui en restitue parfaitement les angoisses et les enthousiasmes. Ils n’édulcorent rien des difficultés rencontrées, avant comme après le départ : la recherche de faux papiers et de passeurs; l’angoisse d’être repérés ou dénoncés; l’arrivée, sans un sou en poche, dans un pays dont on ne parle pas la langue; la place subordonnée des femmes suivant leur compagnon sur les routes de l’émigration … Ces textes aussi riches que disparates saisissent par l’espoir qui s’en dégage encore, cinquante après, et par la fraternité entre exilés qui fut une clé de ces expériences, pour partager les vivres et les logements exigus, les discussions anticolonialistes et l’attente de la révolution.

André Loez – Le Monde – Avril 2021

Fuir la guerre

Entre 1961 et 1973, 200 000 jeunes auraient fui le Portugal en raison de la conscription vers les colonies, prenant le chemin de l’exil.

On connaît la forte émigration portugaise des années 1960 à la révolution de 1974, attribuable à la dictature de Salazar et aux difficultés économiques qui ont fait rechercher à des centaines de milliers de Portugais un avenir meilleur ailleurs, principalement en France et en Europe du Nord. Méconnue en est une autre de la même période, d’une population jeune refusant les guerres coloniales dans lesquelles le Portugal était engagé. La désertion et le refus de la conscription auraient provoqué la fuite de 200 000 jeunes entre 1961 et 1973, avance l’étude de l’historien Victor Pereira, spécialiste des migrations portugaises, qui a réuni treize témoignages de déserteurs ou de leur entourage.

Ces textes rappellent les impasses d’un régime « embourbé » dans l’affrontement aux mouvements indépendantistes dans ses colonies africaines – Guinée-Bissau, Angola, Mozambique. Ces récits personnels décrivent le parfois rocambolesque passage de frontière et l’itinérance qui s’ensuit. Ainsi celui de Vasco Martins, parti « faire un tour » avec son petit sac à dos dans un camion de livraison vers l’Italie. « Arrivée au petit matin à Irun et le 1er juillet 1961 à Hendaye, un coup de tampon sur le passeport, le camion bifurque – Au revoir et bonne chance ! » Projets de rejoindre des chantiers en Alsace ou en Lozère, opportunités de manutentions aux Halles de Paris, de lavages de voitures à Pantin… Il découvrira une communauté portugaise avec qui échanger et réfléchir, leurs enjeux politiques rejoignant ceux d’autres réfugiés, en pleine fin de guerre d’Algérie et activisme de l’OAS. Outre la solidarité entre exilés, se constituent dans chaque pays des comités de déserteurs, qui jouent un rôle dans l’accueil puis dans la vie quotidienne : « Ils soutenaient, guidaient, ne laissaient jamais une personne livrée à son désespoir. Ils organisaient des fêtes, célébraient les dates les plus évocatrices pour un exilé », raconte Carlos Brazao Dinis.

L’effervescence et la résistance sont aussi intellectuelles et poétiques, mais la vie parisienne pas si douce, émaillée d’altercations sur fond d’« antipathie des Parisiens envers les étrangers ”pauvres” », se souvient Ana Rita Gandara Gonçalves de ses années 1963-1965. Et ce d’autant qu’alors « les autorités françaises ne reconnaissent pas le statut de réfugié à ceux qui se soustraient à leurs obligations militaires et laissent dans une situation de vulnérabilité légale ces jeunes hommes », explique Victor Pereira. Les femmes, non soumises à la conscription, partent aussi, suivant leur fiancé ou refusant les choix de leurs dirigeants.

Ce sont des vies, à la fois uniques et semblables, comme celles de tant d’autres ayant fait le choix de l’exil dans des contextes politiques ou belliqueux, jusqu’à aujourd’hui, la désertion constituant alors le ressort particulier d’un mouvement plus large de revendications antifascistes.« Il ne s’agissait pas seulement des colonies portugaises, se souvient Ana Benavente. Un vent de luttes s’était levé pour la liberté et contre les dictatures. » Cette chercheuse en sciences de l’éducation à l’université de Genève insiste sur l’importance du travail mémoriel et les enseignements pour notre présent : « L’exil est toujours douloureux. Un choix difficile, une imposition de conscience et une lutte pour la liberté, pour la dignité et pour la vie. »

Sabine Audrerie – La Croix – Mars 2021

Alexandra Vieira reçoit Victor Pereira, auteur de la préface du livre Exils, témoignages d’exilés et de déserteurs portugais dans l’émission Lusitania du 2 avril 2022 sur Radio Aligre.

Le podcast est à écouter ici :