Isabela Figueiredo : “Mon pays natal, c’est le colonialisme”

Fille d’anciens colons portugais installés au Mozambique, Isabela Figueiredo a construit son identité de femme et d’écrivaine sur sa douloureuse expérience de rapatriée. Elle s’en explique.

Votre écriture est celle d’une personne sans préjugés, ouverte, gaie, mais qui a beaucoup souffert. Cette souffrance est-elle en train d’être compensée ?

ISABELA FIGUEIREDO Nous souffrons tous beaucoup, ce n’est pas que moi. Les personnes qui font de l’art ont une capacité à transformer la souffrance en autre chose. Il y a dans ce que je fais un mélange de douleur et d’humour. La douleur et la capacité de la dépasser par l’humour. Je suis allée au-delà de la douleur.

Vous ne montrez ni condescendance ni autosatisfaction. “Je suis là, c’est moi.”

L’éducation et la lecture nous sauvent, nous montrent la vie, le monde, nous enrichissent. Heureusement, j’y ai eu accès. J’ai bénéficié des conditions que le 25 avril [la révolution des Œillets qui a signé la fin de la dictature au Portugal, en 1974] a apportées aux personnes du peuple. C’est une chose que peu de gens me pardonnent. J’ai des amis qui me disent : “Ne dis pas que tu es la fille d’un électricien.” Pourquoi ? Je suis fière de dire haut et fort qui je suis. Je veux que les gens sachent que les enfants d’électriciens peuvent aussi être écrivains, professeurs, avocats et autres. Je veux qu’on le sache, parce que c’est une conquête. Avant le 25 avril, je n’aurais peut-être pas eu les possibilités que j’ai eues.

C’est le résultat de la démocratisation de l’enseignement ?

Et ça a été merveilleux. Mon père a souffert, c’est pour ça qu’il est allé en Afrique, dans les années 1950. Il ne pouvait pas vivre au Portugal, la vie était misérable. Il n’avait même pas les moyens de se marier, de fonder une famille.

Et c’était patent chez votre grand-mère, à Caldas da Rainha [une ville de l’ouest du Portugal], où vous êtes arrivée après l’indépendance du Mozambique ?

Ma grand-mère était très pauvre. C’est pour cette raison que mon père n’a pas voulu quitter le Mozambique et est resté là-bas après m’avoir envoyée au Portugal en 1975, toute seule [à 12 ans]. Il refusait de retourner au Portugal comme les autres retornados [rapatriés], sans rien, juste avec ce qu’il avait sur le dos, parce qu’il savait ce qui l’attendait. Il m’a envoyée ici pour assurer ma sécurité, ce qui était important, et mon éducation parce que les professeurs quittaient tous le Mozambique. Il est allé travailler à Tete pour la Hidroeléctrica de Cahora Bassa [qui gérait le barrage du même nom, construit en 1975] où il était bien payé, en dollars, et a accumulé l’argent suffisant pour au Portugal payer comptant la maison où je vis aujourd’hui, acheter une voiture et trouver un emploi décent. Mais pour moi, les choses ont été plus difficiles, j’ai subi le choc des rapatriés.

Avez-vous reçu du réconfort de la part de votre famille ?

Aucun. Je n’avais pas le moindre lien de proximité avec ma grand-mère. Elle ne voyait pas pourquoi je devais faire des études, elle trouvait que je devais travailler le plus vite possible et gagner de l’argent. Ma famille me considérait comme une rapatriée qui avait exploité les Noirs, c’est ce qu’on disait.

Dans vos livres, votre père est une figure d’amour et de haine…

Je ne dirais pas qu’il y a de la haine pour mon père, mais il y a toujours de l’amour. Ce qu’il y a, c’est la révolte, le rejet, la nécessité d’exposer et de dénoncer une attitude avec laquelle je ne peux pas être d’accord. J’ai l’impression de lui faire quelque chose de profondément cruel, mais j’en ai besoin pour pouvoir lui pardonner ce qu’il a été, sa pensée coloniale et raciste avec laquelle je suis en désaccord total. Il ne pensait pas que les Noirs nous étaient inférieurs mais que leur culture ne valait rien. En Afrique, il civilisait les Noirs, comme il disait, il leur apprenait à travailler, à être Européens. C’était la dernière chose qu’eux voulaient. Il était parfois plus brutal que je ne pouvais le tolérer dans sa mission civilisatrice. Les souvenirs de violence que j’ai de mon enfance sont toujours liés aux relations de mon père avec les employés. Bourrades par-ci, coups de pied par-là, gros mots, laids et durs.

Vous êtes-vous sentie rejetée en tant que rapatriée ?

Oui. Il a fallu que je cache que j’étais rapatriée pour ne pas être toujours entachée de l’image d’avoir été une exploiteuse colonisatrice. J’ai arrêté de porter les vêtements que j’avais rapportés d’Afrique, je ne disais pas que j’étais rapatriée. Nous étions les méchants, nous volions le travail des gens du coin, nous avions droit à des aides pour monter des entreprises, les Portugais n’avaient pas ces choses-là.

Pensez-vous que c’est réglé maintenant ?

Maintenant, oui. Les gens se sont mélangés, ont fait leur vie, ont disparu, ont cessé d’être stigmatisés. À partir du milieu des années 1980, on a arrêté de parler des rapatriés.

Qu’est-ce que les rapatriés ont apporté au Portugal ?

Les rapatriés ont apporté l’absence de peur, une énorme ouverture au monde, une attitude entrepreneuriale (je sais que ce mot est horrible). Ceux qui étaient en Afrique ont eu de la chance. Moi, j’ai eu de la chance parce qu’au Portugal, les petites filles de mon âge n’allaient pas à l’école si elles n’étaient pas de la bonne classe sociale. Une fille d’électricien faisait le CE2 ou le CM1 puis allait travailler. Au Mozambique, nous allions à l’école et notre objectif était d’aller le plus loin et le plus haut possible. Nous avons rapporté ça.

Cette audace ?

Au Portugal, les gens avaient honte de tout. Si je mangeais une pomme dans la rue, c’était une honte, si c’était une banane, c’était l’indécence totale. Pour moi, c’était complètement normal. Les rapatriés ont rapporté cette audace énorme, ce courage, cette ouverture, cette volonté de faire et je pense que ceci a eu un effet sur la société d’aujourd’hui. Avec le recul, on voit qu’il y a eu des changements en quarante ans. Si on regarde bien, les gens qui sont en vue dans les secteurs de la culture, de la politique, de la littérature, des arts, viennent pour la plupart d’Angola ou du Mozambique. Nous avions une espèce de rage. La rage est une grande qualité quand on réussit à la diriger vers le bien. C’est une excellente qualité parce qu’elle pousse à aller de l’avant, à être fort. Nous, nous avions cette rage. Quand nous sommes arrivés et qu’on nous a accusés et dit de nous taire – “On s’en fiche que vous vous soyez fait massacrer, que vos amis soient morts” – nous nous sommes sentis ostracisés, et cette rage nous a poussés à faire plus.

En 2016, vous êtes retournée au Mozambique. Qu’y avez-vous trouvé ?

J’ai pas mal souffert pendant ce séjour, quarante et un ans après mon départ. J’ai constaté que mon pays natal, c’était en vérité le colonialisme, que j’étais née dans une bulle de culture européenne et portugaise. Et que tout ce qui était africain était là pour nous servir. J’ai découvert au Mozambique que j’étais portugaise. Je me suis sentie très étrangère.

J’ai également été très malheureuse de constater que le colonialisme portugais avait été remplacé par d’autres colonialismes – sud-africain, chinois, tous les colonialismes qui profitent de l’énorme richesse du Mozambique. J’ai découvert que le pouvoir colonial avait été remplacé par un pouvoir local africain qui méprise la classe inférieure, comme les Portugais méprisaient les Noirs jadis. Actuellement, ce sont les Noirs qui oppriment les Noirs. On continue à avoir une dictature et une oppression ; les gens ont peur de parler et d’être assassinés. Il y a toujours une société de classes terrible, avec beaucoup de misère. Ça a été difficile. Je suis restée un mois ; tous les jours, je voulais repartir et, tous les jours, je me disais : “Il faut que tu tiennes, tu es venue, tiens bon.”

Ana Sousa Dias – Courrier international – Janvier 2019 (source : DIÁRIO DE NOTÍCIAS)