« La Poésie du Portugal » : une épopée de héros et de monstres

Cette anthologie de poètes portugais, unique en son genre, parcourt toute une histoire de ferveur, de mélancolie et d’humour, avec Max de Carvalho pour guide. Mathias Énard l’y a suivi pour « Le Monde des livres ».

Le voyageur qui découvre l’île d’Ormuz, rocher perdu au beau milieu du golfe Persique, et qu’un hors-bord au moteur disproportionné dépose sur la plage depuis le port iranien de Bandar-Abbas, distant de quelques milles et au moins autant de haut-le-cœur, ne s’attend pas à être aussi facilement transporté hors d’Iran – le Golfe est une nappe de mercure, grasse et lourde, qui aveugle le soleil ; Ormuz, un rocher rouge, brûlant et sec, peuplé de chèvres amicales et de gardiens de la révolution dont les uniformes donnent sa seule note verte au paysage. Pourtant, sur la pointe, pas très loin du débarcadère, occupant l’aiguillon nord de cette île plutôt ronde, se trouve une antique forteresse, aux trois quarts ruinée ; les murs épais de moellons rouges sont gardés en vain par des canons sans affût, en métal rouillé, gisant sur le sable ainsi que des géants démembrés. Il est difficile d’imaginer qu’ils furent mis en batterie par Alfonso de Albuquerque lui-même au début du XVIe siècle, lorsque le navigateur portugais s’établit sur cette île sans eau, après l’avoir négociée au pouvoir omanais : quel séjour que ce caillou désertique, pour ces soldats si loin de Lisbonne, surveillant d’ici leur commerce ! On se prend à rêver, sous les arcades abandonnées, que le grand poète Luis de Camoes (vers 1525-1580), les yeux dans les étoiles, ait ajouté un chapitre perse aux Lusiades

Afonso Lopes Vieira (1878-1946) se lamente ainsi dans ses Nostalgies tragico-maritimes : « Elle pleure au rythme de mon sang, la mer/ Allongé sur la plage/ Rêvant, j’écoute au fond de moi/ Un rêve qui se souvient/ Et qui pleure quelqu’un. » Le voyage, la mer, le songe du voyage et des lointains, comme les ruines rêveuses de comptoirs oubliés et la présence en creux de l’empire, sont un des éléments les plus fascinants de la poésie portugaise, telle qu’elle nous apparaît dans l’anthologie La Poésie du Portugal des origines au XXe siècle, éditée et traduite par Max de Carvalho. Il est des livres qui rayonnent comme des reliques dans une châsse d’or ; des ouvrages qui exhalent, avant même qu’on les entrouvre, le parfum des plaisirs qu’ils recèlent. On parcourt ce recueil en songeant aux Indes, au cap des Tempêtes, à Lisbonne, à Coimbra, à Porto, en découvrant, au fil de cette immense fresque, près de 300 poètes ayant vécu entre le XIIe et le XXe siècle : huit cents ans d’histoire poétique portugaise. Une épopée de héros et de monstres, tel Ulysse, fondateur de Lisbonne, ou le géant Adamastor, gardien du cap des Tempêtes.

Traductions douces à l’œil et à l’oreille

Chronologique, ce gigantesque recueil bilingue s’ouvre au XIIe siècle avec la naissance de la poésie lyrique en langue « vulgaire » de la péninsule Ibérique, les fameuses « chansons d’amis » des troubadours portugais et espagnols, proches, par les thèmes et les moyens de les mettre en œuvre, de leurs confrères d’outre-Pyrénées. Le premier temps de cette danse est donc d’abord commun à toute la péninsule et partagé par la suite entre la Castille et, à partir d’Alphonse Ier, Afonso Henriques le Conquérant (1109-1185), le royaume du Portugal naissant.

On ne s’étonnera donc pas d’y lire quelques pièces du roi poète et musicien Alphonse X le Sage (1221-1284), quoique roi de Castille et Léon, puisque la langue poétique, ce « galaïco-portugais » des origines, est identique : « Rose de belle apparence, rose de grande beauté/ Fleur qui fait notre joie et qui fait nos délices/ Notre dame de merci emplie de compassion/ Souveraine qui enlève les peines et les douleurs. » On pourrait appliquer ces qualités mariales à toute cette anthologie, tant les traductions de Max de Carvalho sont subtiles, légères, rythmées, douces à l’œil et à l’oreille, et inventives à plaisir – le lecteur découvrira quelques réjouissantes grivoiseries renaissantes ou baroques, chefs-d’œuvre d’humour salace, que la pudeur m’empêche de citer ici.

Les XIXe et XXe siècles occupent près des quatre cinquièmes du recueil – 1 300 pages à eux deux, et on comprend pourquoi : quelle forêt de poétesses et de poètes ! Le romantisme chante d’abord la passion du pays natal avant d’en « réviser » la gloire, ainsi Camilo Castelo Branco (1826-1890), qui voit dans la catastrophe de la bataille d’Alcacer-Quibir et la mort du roi Sébastien, le 4 août 1578, la vengeance de l’Inde : « Inde ma douce esclave attends un petit peu…/ Un roi fou part en guerre et fond sur le Maroc./ C’est Alcacer-Quibir ! Ah te voilà vengée ! »

La diversité portugaise

Les drames et passions portugais sont un des grands thèmes qui traverse l’anthologie, et débouche très vite sur cette interrogation plus profonde : quel est le sens du destin portugais ? Quelle est cette mélancolie qui se dégage de ces poèmes, dès la fin du XIXe siècle ? En avançant pendant près de mille pages dans les forêts de mâts du XXe siècle, Max de Carvalho précise les contours de la diversité portugaise, et retrace, par leurs vers, les destins d’autrices et d’auteurs qui tous partagent cette passion du texte. Autant de points d’une nébuleuse imaginaire – tous deviennent étoile de cette galaxie si bien cartographiée par Max de Carvalho.

Comme l’écrit José de Almada Negreiros (1893-1970) dans son Ode à Fernando Pessoa : « Tu fus seulement ton rêve d’être la voix du Portugal/Ton rêve de toi-même/Ton rêve des Portugais/Rêvé seulement par toi. » Incontournable Fernando Pessoa (1888-1935), la moustache et les lunettes de Lisbonne ! Fernando Pessoa dont les hétéronymes, autant de passagers clandestins au fond d’une malle perdue, sont devenus aussi célèbres que celui qui les rêva tous : Alvaro de Campos, Ricardo Reis ou l’intranquille Bernardo Soares. Et c’est ce rêve portugais, rêve infini d’un Portugal toujours réinventé, qui brille en facettes dans tous ces textes, comme l’impossible reflet du visage du buveur sur la surface sombre de son verre de vin. C’est peut-être le vin qui importe, en fin de compte, pas le reflet, s’il faut en croire l’abbé de Jazente, de son nom complet Paulino Antonio Cabral (1719-1789) : « Abandonne l’amour et laisse là les muses/ Pour ne coller tes lèvres qu’aux coupes du grand Bacchus,/ Car lui seul sait réjouir le cœur des malheureux :/ Estime l’homme réservé, fais l’éloge du sage ;/ Aime surtout la vertu et montre-toi prudent ;/ Prise un peu de tabac et parle à ta cousine. »

Mathias Énard – Le Monde des Livres – Novembre 2021

Max de Carvalho : « De siècle en siècle, les voix des poètes portugais s’appellent, se répondent

L’écrivain, et poète lui-même, évoque la poésie portugaise et les années passées à la côtoyer pour bâtir l’anthologie « La Poésie du Portugal », qu’il a dirigée.

Deux mille deux cents pages à l’origine (il en reste tout de même près de 1 900), plus de 1 100 poèmes (dont il a traduit lui-même plus des trois quarts), une entreprise solitaire et de longue haleine (presque quatre ans au total) : Max de Carvalho résume l’aventure qu’a constituée pour lui La Poésie du Portugal des origines au XXe siècle comme une « folie douce ». Pour cet écrivain et traducteur, né au Brésil en 1961, cette épopée éditoriale a longtemps ressemblé à « une longue traversée » au cours de laquelle il n’a, dit-il, « pas vu la terre ». Pour « Le Monde des livres », il revient sur la genèse de cet ouvrage, la façon dont il l’a pensé, organisé et construit.

Après votre monumental « Poésie du Brésil » [Chandeigne, 2012], vous publiez aujourd’hui un panorama, plus volumineux encore, de la poésie du Portugal. Quelle en a été la ligne directrice ?

Avant tout, un souci d’unité. Loin d’être une compilation, une anthologie doit former une construction à part entière. Mes choix ont été dictés par les correspondances qui allaient pouvoir s’établir entre les poèmes que je choisissais. En l’occurrence, mon fil rouge est ce que j’ai appelé « la matière de Portugal » – « matière » au sens d’un ensemble de thèmes hérités d’une tradition littéraire, comme on parle, par exemple, de « matière de Bretagne » pour désigner les romans arthuriens.

Il y a dans l’imaginaire portugais, c’est assez singulier, un certain nombre de thèmes, de hantises, à la fois historiques, mythologiques, poétiques, qui apparaissent selon une récurrence obsessionnelle. Le roi Sebastien [qui régna de 1557 à 1578], qui doit revenir, par un matin de brume, restaurer la grandeur du Portugal et proclamer le « Cinquième Empire » prophétisé dans les Saintes Ecritures ; Inès de Castro [env. 1325-1355], qui inspira à Montherlant La Reine morte ; la saudade (cette sorte de délectation morose, de plaisir doux-amer à jouir de sa souffrance) ; le thème du Minotaure dans le labyrinthe (Jorge Luis Borges insistait sur ses lointaines origines portugaises !) et bien d’autres… : tout cela revient et forme la trame de l’ensemble. De sorte que ce livre est comme une chambre d’écho. De siècle en siècle – même si chaque période a son histoire, son esthétique ou sa sensibilité propres –, les voix s’appellent, se répondent.

Des voix qui, écrivez-vous dans la préface, remontent à des « époques inouïes ». A quelles origines rattachez-vous ces huit siècles de poésie portugaise ?

Avant même l’importation de la canso, la chanson d’amour des poètes provençaux, les Portugais avaient déjà inventé leur mode d’expression propre, « la chanson d’ami ». Pour certains, elle découle des traditions liturgiques médiévales, pour d’autres, de l’influence de la poésie arabe du temps d’Al-Andalus et de la domination mauresque. Toujours est-il que, dans cette « chanson d’ami », le poète prête ses mots à une femme pour dire les travaux et les jours, les fêtes, les saisons, les rites, les amours… Cette veine primitive, qui dérive sans doute d’antiques floralies, a surgi vers le XIIe siècle. Elle est écrite en galaïco-portugais, une langue commune aux troubadours et aux jongleurs du nord du Portugal et de l’actuelle Galice espagnole. Une langue dont on a invoqué la « mélodieuse douceur ».

Votre livre se clôt avec Nuno Judice, né en 1949. Soit au moment où commence « l’âge d’or » de la poésie portugaise, sur lequel a longtemps plané l’ombre du grand Fernando Pessoa [1888-1935]…

Oui. Notons que cet âge d’or fleurit après-guerre, à partir du surréalisme portugais, à la fin des années 1940, plus de dix ans après la disparition de Pessoa – mort totalement inconnu du grand public en 1935 –, en plein salazarisme [la dictature instaurée par Antonio Salazar qui dura jusqu’à la « révolution des œillets », en 1974]. Une grande variété de voix s’affirment ensuite dans les années 1950 : Eugenio de Andrade, Sophia de Mello Breyner, Herberto Helder, Antonio Ramos Rosa, tant d’autres… La grande ombre de Pessoa plane sur cette prodigieuse floraison, irriguant les imaginaires, mais sans les écraser. C’est cela aussi que j’ai voulu montrer : Pessoane doit pas être l’arbre qui cache une forêt dense et riche d’essences très diverses. J’ai également eu le souci d’exhumer de nombreuses voix oubliées parce que secrètes, difficiles ou simplement hors « chapelles » littéraires.

Avez-vous fait des découvertes ?

Ah oui ! Et je pense que les lecteurs portugais eux-mêmes ne vont pas manquer d’en faire. Rien qu’au XXe siècle, des auteurs comme Antonio Gancho, Sebastiao Alba, Dalila Lelo, Grabato Dias, pour ne citer que les premiers qui me viennent, ou encore, bien connue au Portugal mais si peu en France, Luiza Neto Jorge, méritent absolument d’être lus. Sans parler des lusophones d’Afrique. Avec Rui Knopfli ou Gloria de Sant’Anna au Mozambique. Ou au Cap-Vert avec Jorge Barbosa, Osvaldo Alcantara, Ovidio Martins… Les Capverdiens sont intéressants parce qu’ils se sont rattachés, dans les années 1930, à une sensibilité plutôt brésilienne. Ils ne se considèrent pas vraiment africains. C’est pourquoi la poésie de ce petit archipel, perdu entre Portugal et Brésil, établit un trait d’union parfait entre l’Europe et l’Amérique.

Cette « somme anthologique », comme disait Herberto Helder, vient-elle combler une lacune ?

Oui. D’autant plus criante que, paradoxalement, depuis quarante ans, peu de traditions poétiques peuvent se féliciter d’avoir vu paraître en France tant de traductions en volumes. Mais il n’y avait jamais eu de panorama d’ensemble bilingue. Des collections prestigieuses comme celle de « La Pléiade » avaient donné à lire d’autres trésors de la poésie romane – ceux d’Espagne ou d’Italie. Ne manquait que le Portugal, où l’art poétique est, depuis toujours, le fleuron de la littérature. Du reste, à travers des formes populaires vivaces, telles que le fado, ce cante jondo ou « chant profond » lusitanien, son atmosphère est très présente au quotidien. Comme si, souterrainement, la poésie irriguait l’âme des Portugais.

Entretien mené par Florence Noiville – Le Monde des Livres – Novembre 2021

Langueurs et joies de la saudade

Une belle et imposante anthologie de la poésie du Portugal permet de plonger dans l’âme d’un peuple ayant hissé, par ses vers, un sentiment particulier au rang d’art de vivre.

C’est un mot intraduisible, mélange de joie et de mélancolie, « délectation morose » prenant vie à travers les soubresauts des corps de ceux qui le prononcent, le chantent, le dansent. Ce mot, saudade, typiquement portugais, ne vibre et ne touche jamais mieux que lorsqu’il trouve asile au centre d’un poème.

Les éditions Chandeigne, créées en 1992 et spécialisées dans les littératures du monde lusophone, proposent une magnifique anthologie pour en saisir l’essence et couvrir l’art poétique du Portugal, près de dix ans après avoir exploré de la même manière, et avec le même traducteur, celui du Brésil. La présence, ici, de quelques poètes du Cap-Vert, tels João Vário, tisse le lien entre ces deux archipels de papier. Le vaste panorama rassemble 280 auteurs et 1 100 poèmes en version bilingue, allant des cancioneiros récitées par les troubadours du XIIe siècle aux proses poétiques de la génération des poètes de l’immédiate après Seconde Guerre mondiale.

Un voyage au coeur d’une langue attachée à sa terre, à ses vents et à ses tremblements, de Lisbonne « capitale de la nostalgie» à Portalegre, de Porto à Faro, cette « matière de Portugal » explore les thématiques et les figures récurrentes qui incarnent cette saudade : moires fantastiques, vaisseaux fantômes, chiens errants, ou varinas, marchandes de poissons d’hier. Un univers fantasmagorique servant à imaginer un nouvel Empire. « Le Portugal futur est un pays/où le pur oiseau est permis », écrit ainsi Ruy Belo (1933-1978).

Afin de distinguer les mouvements de ce chant ininterrompu que l’ostinato, répétition des  mêmes motifs, structure, Max de Carvalho a choisi une organisation chronologique, présentant pour chaque poète une suite de 2 à 10 textes dans leur version intégrale (excluant, de fait, les pièces trop longues). Les voix tutélaires que sont Gil Vicente, Luís Vaz de Camões, Fernando Pessoa ou António Nobre se mêlent avec celles, moins entendues, d’autres membres de ce grand choeur. Une fois retracées les périodes fondatrices, jusqu’au symbolisme, les deux tiers de l’anthologie concernent les poètes du XXe siècle et l’explosion d’une modernité donnant naissance à d’impressionnants cante alentajano, du nom de ces polyphonies typiques du sud du pays.

Au « Je suis un gardeur de troupeaux/ Le troupeau, ce sont mes pensées/Et mes pensées sont toutes sensations » de Pessoa répond, par exemple, le « Ne pouvant m’adresser à la terre entière/je dirai un secret à l’oreille d’un seul » de la poétesse Luiza Neto Jorge (1939- 1989). Le lyrisme y prend toute sa place, souvent teinté de cette mélancolie qui ne cesse de se reformuler. « Ce sont les mots croisés de mes rêves/Des mots enfouis dans la prison de ma vie/Et cela toutes les nuits du monde une seule et longue nuit/Dans une chambre solitaire », exalte ainsi António Ramos Rosa (1924-2013).

Une longue traversée, rendue particulièrement agréable et stimulante par le soin apporté à la mise en page et la présence d’une centaine de pages de « Portraits présumés ». Résumés très vivants du parcours de chaque auteur, ils soulignent la singularité et les imbrications de leurs parcours créatifs. Une histoire condensée et incarnée de cette poésie qui, lorsque Manuel Laranjeira (1877-1912) se demande : « Mais si tout est faillite,/ Et la vie une farce,/ À quoi bon espérer,/Et pourquoi être triste ? », perce d’un vers les ombres avec leurs propres armes.

Stéphane Bataillon – La Croix – Novembre 2021

Max de Carvalho, poète, traducteur ayant dirigé l’édition de l’anthologie La poésie du Portugal, des origines au XXe siècle au micro de Miguel Martins sur RFI — Rédaction portugaise — 27 octobre 2021

Max de Carvalho, poète, traducteur ayant dirigé l’édition de l’anthologie La poésie du Portugal, des origines au XXe siècle au micro de Elcio Ramalho sur RFI — Rédaction brésilienne — 28 octobre 2021

Max de Carvalho, poète, traducteur ayant dirigée l’édition de l’anthologie La poésie du Portugal, des origines au XXe siècle au micro d’Ana Roseira  sur Radio Aligre dans l’émission Lusitania — 13 novembre 2021

À écouter ci-dessous :