Au fond, c’est à cause de lui que le monde est tel qu’il est: globalisé, fini, circumnavigable. Mais on n’en sait guère long sur sa personne. Date de naissance inconnue. Lieu de naissance inconnu, même si le village portugais de Sabrosa attire aujourd’hui les touristes avec une plus que fantaisiste «maison natale» de Magellan. Visage inconnu (le fameux «portrait» a été peint plus de quarante ans après sa mort). On ne trouve sûre trace de lui qu’à partir de 1505, lorsqu’il s’enrôle dans la flotte portugaise pour aller batailler aux Indes. Il meurt en 1521. C’est assez pour clore le monde et devenir le plus fameux navigateur de tous les temps. Voilà, sur deux magnifiques volumes, retracé son voyage légendaire: non seulement le récit originel de son compagnon de route Antonio Pigafetta mais, rassemblés ici pour la première fois, tous ceux des témoins d’alors. Avec passion, Michel Chandeigne (alias Xavier de Castro) compare les sources, traque erreurs et approximations, s’étonne au passage qu’il en circule tant sur ce sujet depuis rebattu. Miracle de cette joyeuse-érudition: le lecteur a le sentiment de redécouvrir cette découverte du monde. Magellan n’était pas parti pour en faire le tour, comme on le croit souvent, mais afin d’ouvrir une route commerciale pour les Moluques (dans l’actuelle Indonésie). Ces îles sont alors le centre mondial de production du clou de girofle, épice des plus précieuses à l’époque. Portugais ayant trahi son roi par dépit, il est allé proposer ses services au roi d’Espagne Charles Ier, lui promettant qu’il trouverait un passage par l’ouest, en ne naviguant que sur l’hémisphère sous contrôle espagnol (le Portugal s’était adjugé l’autre). Cachant à son équipage sa véritable destination et l’ampleur des dangers encourus, il affrète cinq navires. 237 hommes à bord (et pas une femme, évidemment), dont seuls 91 reviendront. Le voyage connaîtra tous les coups du sort, toutes les cruautés et tous les émerveillements: tempêtes et «corps de saint Anselme» (phénomènes électriques) qui terrorisent l’équipage, poissons qui volent, «dont nous vîmes ensemble une si grande quantité qu’il semblait que ce fût une île en mer», mutinerie matée dans le sang au large de la côte patagonique, naufrage d’un des navires, découverte du fameux détroit déclenchant les pleurs de joie du capitaine-général, puis traversée de l’interminable mer pacifique jusqu’alors jamais conquise, en trois mois et vingt jours, rencontre étonnée des indigènes et de leurs mœurs «sauvages» (comme les piercings sexuels des gens de Cebu), etc.

Pour finir, Magellan meurt bêtement en allant brûler un village indigène au nord des Moluques. Brutal épilogue qui nous rappelle que son expédition n’était pas mue par l’amour de la science et de la géographie: il ne s’agissait pas tant de découvrir le monde que de le dominer. Conquérir, imposer sa loi, commercer à son propre avantage, soumettre, une vieille histoire neuve.

Jean-Luc Porquet – Le canard enchaîné – décembre 2007