Gabriel Schemoul ou les anamorphoses du style

Gabriel Schemoul fait partie de ces dessinateurs-écrivains qui abordent le récit tantôt en prenant la plume, tantôt en maniant le pinceau. Jeune talent, il livre des ouvrages hétérogènes, comme auteur, illustrateur, explorant deux écritures : l’une dessinée, au service des mots de compagnons de par-cours,  tels  Nancy  Peña  ou Pascal Quignard, et l’autre tis-sée de ses propres mots. Formé à l’École Estienne en illustration, il intègre à vingt-quatre ans l’équipe de Joann Sfar pour l’adaptation au cinéma du Chat du rabbin, comme « character designer ». Le dessin pour Mamohtobo de Nancy Peña, proche de celui de Joann Sfar, témoigne de ce compagnonnage précoce. Pas de frontières de genre pour ce dessinateur qui navigue entre BD affranchie de la case, album et dessin libre publié par la revue Clafoutis.

Une entrée sans fracas en littérature jeunesse 

Gabriel Schemoul signe son entrée dans l’édition jeunesse avec le texte d’Annette, illustré par Grégory Elbaz. Le personnage éponyme est un double réaliste de l’héroïne d’Alice au pays des merveilles ; tombée dans un « trou temporel » en l’absence de son père, la voilà confrontée aux étranges métamorphoses qui gagnent son cadre de vie familier.

Les mots sont à hauteur d’enfant, « la théière joufflue » ne comble pas le silence, la brume « boit le paysage » et « rampe ». L’inquiétude gagne, avec les heures qui passent jusqu’au retour du père, qui dissipera toute angoisse. L’univers aquatique, tropisme chez l’artiste, est décliné du bruit des rames sur l’eau au brouillard laiteux qui transforme le paysage. Économie de mots, où les métaphores saisissent le voyage intérieur du personnage, où la langue sait faire place au silence.

Du silence au « chant du Marais »

C’est le chemin qu’emprunte Gabriel Schemoul en proposant à Pascal Quignard, dont il est un fervent admirateur, l’illustration du conte qui s’appellera Le Chant du Marais. Ce texte « cuit au chaudron du silence », selon la formule de l’écrivain, passera au tamis de nom-breuses versions écrites ; la vie et la mort du chanteur Bernon à la voix de séraphin trouvent leur vingtième version chez l’éditeur Chandeigne. Gabriel Schemoul livrera un premier travail d’illustration littérale, pour se remettre à l’ouvrage en faveur d’une version sans repentir, plus abstraite, aussi dégraissée que le texte de Quignard, loin de la flamboyance de Mamohtobo – du récit en cases, il ne reste plus que des bulles qui flottent dans l’eau sombre. La greffe prendra cette fois de manière organique entre mots et images ; la coalescence des mots et de l’illustration semble répondre à une partition, où chacun jouerait de son instrument sans ornements, écrivain et illustrateur rééditant ensemble une bouleversante Leçon de ténèbres, hantée par l’éternel retour de la voix du chanteur. Les mots de Quignard semblent interprétés au fil des pages par les images de Gabriel Schemoul. Sa dilection pour les contrées liquides se confirme, ainsi que la prééminence de l’imaginaire sur le réel ; l’illustrateur donne sa morphologie et son intensité au texte de Pascal Quignard. La référence à l’imagerie d’Épinal et à la planche encyclopédique, le défilé page à page, comme au fil de l’eau, d’objets, de corps flottant, remontés des profondeurs d’un temps ancestral, deviennent la matière à partir de laquelle s’instaurent la véracité et la puissance du mythe, son caractère irréversible.

Un désir de raconter, incarné en images

Gabriel Schemoul illustrateur donne une réponse idiosyncrasique à chaque récit, comme si ses partis pris étaient une transcription graphique répondant à des lois internes, à la genèse d’un récit fondateur pour Le Chant du Marais, à la fable marine de Mamohtobo. Son univers graphique laisse affleurer ici ou là des références iconiques et littéraires qui s’entremêlent, créant une autre narration, en marge du texte, une forme de palimpseste où se révèlent l’intime et l’extime. Loin de la terreur de la com-mande, le dessin de Schemoul emporte généreusement le récit vers un hors-champ où se croiseraient des personnages de Mac Orlan ou des figures sorties des nuits blanches de Saint-Pétersbourg pour Mamohtobo, où l’imaginaire nip-pon engendrerait ce conte inventé de toutes pièces : Ryoshi. Le cinéma d’Ozu, de Kurosawa, les masques japonais de Charles Fréger, le monde imprescriptible de Takeshi Kitano, nourrissent son exploration graphique et son goût de raconter des histoires. Du noir et blanc de Ryoshi, de la riche palette de

Mamohtobo où la case tangue à la stabilité du Chant du Marais, on sent de solides bases académiques, que ce soit dans la représentation de scènes de foule, dans la posture et le mouvement des personnages, ou dans le cadrage et le rythme. La virtuosité dans la création de trognes expressionnistes alterne avec la finesse de portraits proches de Roger Wild ou de Pascin. Pas surprenant qu’on retrouve un autre Gabriel Schemoul dans ce laboratoire de formes qui mêle littérature et dessin qu’est la revue Clafoutis, qui accueille son Ostern Morgen, récit étrange où le lecteur peut voir une réminiscence des Souffrances du jeune Werther mais à propos duquel Gabriel Schemoul évoque plutôt l’univers entre romantisme et expressionnisme de Werner Herzog. On pense aussi à un Glen Baxter par le mélange d’un traitement graphique réaliste – magnifique noir et blanc aux traits hachurés, à la manière de la gravure classique – et le surnaturel ou l’absurde du sens. Avec la survenue de personnages comme celui du Bohg dont l’histoire est à paraître chez Pastel, on ne peut qu’attendre impatiemment les prochaines livraisons de l’artiste en se demandant sur quelles frontières nous mènera le chaman Gabriel Schemoul.

Françoise Gouyou-Beauchamps – Hors-cadre(s)- mars 2017